«Haro sur le baudet !»

«Les congrégations religieuses, les gouvernements, voilà pointés de nos doigts accusateurs les grands responsables des atrocités commises dans les pensionnats», écrivent les auteurs.
Photo: Bibliothèque et Archives Canada (PA-048574) «Les congrégations religieuses, les gouvernements, voilà pointés de nos doigts accusateurs les grands responsables des atrocités commises dans les pensionnats», écrivent les auteurs.

« Ce pelé, ce galeux d’où venait tout leur mal », disait La Fontaine dans Les animaux malades de la peste. Les congrégations religieuses, les gouvernements, voilà pointés de nos doigts accusateurs les grands responsables des atrocités commises dans les pensionnats. Impardonnable ! Difficile de nier l’impensable. Mais nuançons un peu.

Il s’agissait là de bonnes personnes, bien intentionnées. Leur action apparaissait noble : éduquer l’Autochtone — quitte à « tuer l’Indien culturel » en eux — laissait espérer que ces futures générations s’inséreraient mieux dans la « civilisation » occidentale, la nôtre. Que de dévouement, de sacrifices ont été faits au nom de cette perspective par des gens zélés. Par esprit colonialiste, bien sûr, juge-t-on durement aujourd’hui, puisqu’on considérait sa propre culture comme supérieure. On en avait peu conscience à l’époque.

Et malheur ! Les jeunes arrivaient du bois non immunisés contre les maladies de cette « civilisation ». Plusieurs en mouraient en cours d’année. En avertir les parents à l’époque, ça ne pouvait se faire que par lettres… pour des gens non lettrés, difficiles à contacter dans leurs campements en plein bois beaucoup plus au nord.

Dans notre culture dite civilisée à nous, nous enterrions parfois nos enfants dans un terrain vague du cimetière, tout au plus avec une petite croix de bois. De plus, on vivait à l’ère d’une pédagogie qui se permettait (voir les monologues d’Yvon Deschamps) les coups de pied au cul, les taloches à la tête, les coups de règles aux doigts et la strappe sur le dos ou les fesses. Façons de faire que les éducateurs ont transposées avec application auprès des Premières Nations, qui n’avaient jamais connu cela.

Approche colonialiste

Les Églises catholique romaine, anglicane et unie ont eu recours à ces pédagogies d’époque, les catholiques y ajoutant parfois les abus sexuels de célibataires frustrés. C’était le contexte d’alors, qu’on juge méprisable aujourd’hui, non sans raison, mais en oblitérant que c’étaient les façons de faire de nos propres aïeux à nous.

Car ce sont mes arrière-grands-parents et mes grands-parents à moi qui ont soutenu et encouragé cette approche colonialiste ; et tes arrière-grands-parents à toi, vos grands-parents à vous, et nos arrière-grands-parents et nos grands-parents à nous tous. Ils croyaient bien faire, suivant en cela l’avis des politiciens dits éclairés.

Comment se fait-il que les citoyens de l’époque aient été à ce point aveuglés ? C’est qu’ils croyaient à certains mythes, comme aujourd’hui nous aussi nous croyons à nos mythes. Une des caractéristiques des mythes, c’est qu’on ne les perçoit pas lorsqu’on en vit.

Par exemple, le mythe de la civilisation occidentale plus honorable que les autres, celui du progrès coûte que coûte, celui de la science qui répondra de tout, celui de la technologie qui répand nécessairement le bonheur, celui du rêve de devenir millionnaire, celui de résoudre les problèmes écologiques seulement par les innovations et non en changeant nos modes de vie, etc.

Distance critique

Au fond, ce qui a fait défaut à l’époque, c’est une analyse sérieuse, bien fondée, des forces sociales en présence. Personne au pays ne semble l’avoir eue à l’esprit, surtout pas les groupes religieux, tournés d’instinct vers le besoin de faire la charité, le désir de venir en aide.

Sans aucune distance critique. Loin d’une vraie acculturation. Assurés qu’ils étaient de leur position sociale et religieuse supérieure. Poussés par des querelles de religions intrachrétiennes forçant le prosélytisme des uns contre les autres.

C’est là surtout que les congrégations religieuses catholiques ont failli, elles qui s’étaient souvent manifestées révolutionnaires dans le passé par des engagements mettant en question les façons de faire inacceptables des hiérarchies civiles et religieuses.

Dans ce cas, elles ont manqué totalement de lecture sociale et d’esprit de contestation. Elles auraient dû voir le rapport de force culturel, social et économique fortement inégal, défavorable aux Premières Nations ; sans vision sociale sérieuse, elles n’ont rien perçu. Voilà ce qu’illustre très bien Michel Jean dans son récent livre Kukum.

Dans 100 ans, notre propre progéniture jugera peut-être que nous avons été nous aussi des « ânes » (par exemple, vis-à-vis de l’écologie), incapables que seront ces gens du futur de tenir compte du contexte actuel, comme maintenant nous faisons fi du contexte des années 1900. Ainsi vont souvent les jugements du présent par rapport au passé.

Pour le moment, nous voilà empathiques et solidaires envers les Premières Nations. C’est justifié, vu l’ampleur des découvertes de charniers d’enfants jamais rentrés à la maison, ainsi que l’histoire et la discrimination tragiques qu’elle sous-tend.

Dire que ça fera bientôt six ans que le rapport de la Commission de vérité et réconciliation a été rendu public : est-ce que nos politiciens — et nous-mêmes ! — pourrions nous vanter de notre propre lecture sociale vis-à-vis des Premières Nations si ce n’eût été des événements récents ?

Souhaitons que nos bons sentiments de 2021 aboutissent à des engagements concrets. Sinon, cela pourrait faire penser aux suites données à un certain « Québec We Love You » de 1995 : beaucoup d’émotions, peu d’actions.

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