Raphael Lemkin et le concept de génocide

«Lemkin considérait le transfert d’enfants comme l’une des techniques du génocide, au même titre que les massacres et la stérilisation de masse, celle-ci ayant pour effet de prévenir l’accroissement démographique et de briser la transmission de la culture, l’intention même derrière les pensionnats pour Autochtones au Canada», écrit l'auteur.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir «Lemkin considérait le transfert d’enfants comme l’une des techniques du génocide, au même titre que les massacres et la stérilisation de masse, celle-ci ayant pour effet de prévenir l’accroissement démographique et de briser la transmission de la culture, l’intention même derrière les pensionnats pour Autochtones au Canada», écrit l'auteur.

Les 2 et 6 juillet derniers, Le Devoir publiait une chronique (Christian Rioux, « Histoire et Mémoire ») puis un texte d’opinion (Jacques Rouillard, « Le “génocide” des Autochtones ») réfutant les intentions génocidaires des pensionnats pour Autochtones. Venant d’un chroniqueur qui cite couramment les travaux d’historiens et d’un chercheur en histoire, ces deux textes trahissent un singulier refus de remonter aux sources.

Un détour par la pensée de Raphael Lemkin (1900-1959), à qui l’on doit le concept de génocide, suffit pour se convaincre de l’utilité du mot pour nommer non seulement l’histoire des pensionnats pour Autochtones, mais également certains pans de l’histoire du colonialisme en Amérique du Nord.

Lemkin, un juriste de confession juive, pratique et enseigne le droit à Varsovie. Il échappe de justesse aux troupes hitlériennes à la suite de l’invasion de 1939 et trouve refuge aux États-Unis. Là-bas, il tentera tant bien que mal de convaincre politiciens et journalistes du projet d’extermination du régime nazi. Pour ce faire, il publie en 1942 un traité de plus de 600 pages dans lequel il énonce un nouveau concept, celui de génocide. Son lobbyisme mènera à l’adoption de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide par l’ONU, en 1948.

Lemkin grandit avec la conscience des pogroms qui ont marqué l’histoire de sa région natale et des violences sectaires qui suivent le traité de Versailles en 1919. Adulte, il cherche dans le droit les outils pour créer un État polonais et un régime international où les communautés peuvent cohabiter d’égales à égales, en tentant notamment de consolider le cadre de protection des minorités de la Société des Nations.

La possibilité que l’État, une puissance étrangère ou un autre groupe puisse faire disparaître la mémoire, la vie culturelle, les traditions et les institutions sociales d’un groupe, qu’il soit juif ou autre, est une crainte que Lemkin partage avec ses contemporains intellectuels issus de groupes minoritaires.

Phénomènes récurrents

Au moment du procès de Nuremberg (1945-1946), Lemkin convaincra le procureur britannique que le crime de meurtre est une charge insuffisante, car il ne permet pas de souligner les intentions culturelles des agissements des dirigeants nazis. Bref, pour Lemkin, « génocide culturel » est un pléonasme.

Or, Lemkin ne fait pas non plus de distinction entre le génocide soi-disant culturel et les tueries de masse puisque, lorsque l’on cherche à « handicaper » (pour reprendre son terme) un peuple, dans sa pérennité démographique ou en effaçant sa vie culturelle, religieuse ou nationale, il y a intention génocidaire.

Pour lui, le génocide ne constitue pas une stratégie en particulier, mais s’entend plutôt comme une série de techniques qui, seules ou de concert, visent à nier la capacité d’un peuple, d’un groupe ou d’une nation à exister comme tels. Lemkin reconnaît toutefois que l’assimilation des cultures puisse se faire sans génocide, c’est-à-dire sans coercition, violence, transfert de population, conquête ou occupation.

Selon Lemkin, l’Holocauste (terme qu’il semble n’avoir jamais utilisé lui-même) n’apparaît pas tant comme un événement exceptionnel, mais confirme plutôt que les entreprises génocidaires sont des phénomènes récurrents de l’histoire mondiale. Pour démontrer sa thèse, Lemkin se fait historien et cherchera à décrire les génocides qui ont ponctué l’histoire de l’humanité. En raison de sa mort soudaine, son texte demeurera inachevé.

De ce projet reste toutefois une imposante archive. Parmi ces documents (certains sont numérisés) ont survécu des brouillons de chapitres, des notes de recherche et des ébauches de table des matières. Leur lecture révèle que Lemkin entrevoyait de consacrer un chapitre à l’Amérique du Nord. ainsi qu’à des sociétés à l’expérience coloniale connexe, comme la Nouvelle-Zélande et l’Australie.

L’exemple de l’Australie est particulièrement révélateur puisque les politiques d’assimilation, notamment la séparation d’enfants autochtones de leurs familles, y avaient une notoriété plus grande que les pratiques semblables ayant cours au Canada et au Québec.

Sensibilité nouvelle

En fait, Lemkin considérait le transfert d’enfants comme l’une des techniques du génocide, au même titre que les massacres et la stérilisation de masse, celle-ci ayant pour effet de prévenir l’accroissement démographique et de briser la transmission de la culture, l’intention même derrière les pensionnats pour Autochtones au Canada.

La définition de génocide imaginée par Lemkin ne trouve pas sa pleine expression dans la Convention. Or, on remarque plus récemment un retour à sa pensée originale. En effet, en 2007, l’ONU adopte la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, qui prévoit ceci au paragraphe 2 de l’article 7 : « Les peuples autochtones ont le droit, à titre collectif, de vivre dans la liberté, la paix et la sécurité en tant que peuples distincts et ne font l’objet d’aucun acte de génocide ou autre acte de violence, y compris le transfert forcé d’enfants autochtones d’un groupe à un autre. »

Il serait toutefois risqué de glorifier Lemkin. À l’instar de plusieurs libéraux et progressistes de son temps, celui-ci croyait en la capacité réformatrice du droit et des empires sur le monde extraeuropéen. Quant à ses définitions de la culture, elles tendent parfois vers l’élitisme et la folklorisation.

Cela dit, Lemkin a légué un concept nouveau dont la dimension culturelle est intrinsèque et qui tient compte d’institutions assimilatrices, et souvent meurtrières, comme les pensionnats pour Autochtones. En effet, l’association entre les pratiques coloniales documentées au Canada et la notion de génocide n’est pas récente et ne représente donc pas simplement un jugement historique porté à l’aune d’une sensibilité nouvelle. Que le mot « génocide » puisse s’employer lorsqu’il est question du colonialisme au pays, comme le souligne la Société d’histoire du Canada, est amplement justifié.

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