Jean-François Lisée: quand la raillerie déraille

«Dans sa chronique, il met en doute la probité et la sagesse d’un juge en lui prêtant des paroles qu’il n’a pas prononcées», écrit l'auteur.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne «Dans sa chronique, il met en doute la probité et la sagesse d’un juge en lui prêtant des paroles qu’il n’a pas prononcées», écrit l'auteur.

Monsieur Lisée a commenté le jugement de la Cour supérieure sur la Loi sur la laïcité dans une chronique intitulée En droit canadien, l’âme existe ! Il a émis l’opinion saugrenue que, du point de vue du juge Marc-André Blanchard, l’existence de l’âme constitue un des fondements du droit canadien. Monsieur Lisée aime railler. Tout le monde le sait sauf, apparemment, ses admirateurs. Les nombreux commentaires des lecteurs sont pour la plupart élogieux et le point de vue du chroniqueur est, pour ainsi dire, religieusement encensé. Monsieur Lisée n’est-il pas troublé que personne ne souligne son humour et que la plupart des commentateurs boivent ses paroles comme un vin de messe ? Le juge Blanchard a utilisé le mot « âme » deux fois. Dans le paragraphe 69, il emploie l’expression « âme et conscience ». Monsieur Lisée sait que cette expression signifie « intime conviction ». Elle est couramment employée en droit : « Les jurés décideront en leur âme et conscience » (Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition). Dans le paragraphe 1098, cité hors contexte par monsieur Lisée, le mot « âme » est suivi du mot « essence ». En contexte, le mot âme signifie « ce qui caractérise un individu considéré dans son intégrité ou dans son essence ». Le mot le plus important de ce paragraphe n’a pas été retenu par monsieur Lisée. C’est l’orthopraxie. Dans le domaine religieux, cela réfère à une conduite conforme aux rites prescrits. Le juge écrit « qu’en empêchant le port d’un signe religieux pour des personnes dont l’exercice de leur religion requiert une certaine orthopraxie, on se trouve à leur nier l’un de[s] fondement[s] mêmes de leur être ». Il poursuit au paragraphe 1099 : « Évidemment, vu de la perspective d’une personne athée ou non croyante, cette façon d’appréhender la vie apparaît possiblement exagérée ou même irrationnelle. Cependant, chacun doit pouvoir agir selon ses convictions profondes, dans la mesure où celles-ci ne comportent pas d’effets sociaux manifestement délétères. »

C’est un point de vue basé sur la notion de croyance sincère élaborée dans divers jugements de la Cour suprême. Les critères retenus par cette cour sont bien résumés dans l’Examen de la jurisprudence relative à la croyance par la Commission ontarienne des droits de la personne : « […] pour revendiquer ses droits religieux, une personne doit démontrer l’existence des éléments suivants : 1. des croyances et des pratiques sincères ; 2. qui ont un lien avec une religion ; 3. que la personne croit et pratique avec sincérité, ce qu’elle peut démontrer ; 4. pour communier avec le divin ou pour manifester sa foi spirituelle ; 5. sans égard au fait que cette pratique ou conviction est exigée par un dogme religieux ou par les autorités religieuses ou que les autres membres de la même confession y adhèrent. »

L’alinéa 2a) de la Charte des droits et libertés concernant la liberté de conscience et de religion « a pour objet d’assurer que la société ne s’ingérera pas dans les croyances intimes profondes qui régissent la perception qu’on a de soi, de l’humanité, de la nature et, dans certains cas, d’un être supérieur ou différent » (arrêt Edwards Books). Dans l’arrêt Amselem concernant des juifs orthodoxes, il est écrit au paragraphe 50 que statuer « sur des questions litigieuses touchant la doctrine religieuse amènerait les tribunaux à s’empêtrer sans justification dans le domaine de la religion ». Il est aussi écrit que « l’État n’est pas en mesure d’agir comme arbitre des dogmes religieux, et il ne devrait pas le devenir ». Le juge Blanchard évite ce piège, contrairement au gouvernement du Québec qui, avec le chapitre 2 de la Loi sur la laïcité, détermine ce qui doit être vu comme un signe religieux. L’article 6 stipule que c’est « tout objet, notamment un vêtement, un symbole, un bijou, une parure, un accessoire ou un couvre-chef [qu’on peut] raisonnablement considéré comme faisant référence à une appartenance religieuse ». Le législateur énumère des objets qu’on ôte facilement. Ainsi, le foulard des femmes serait toujours un objet religieux, mais pas nécessairement la barbe de leurs hommes. Voilà qui étonne, « considérant l’importance que la nation québécoise accorde à l’égalité entre les femmes et les hommes », comme il est affirmé dans le préambule de cette loi. Et voilà comment l’État s’empêtre dans le religieux.

On peut trouver la jurisprudence de la Cour suprême trop libérale et contraire à l’ordre public, c’est-à-dire « l’ensemble des règles obligatoires qui permettent la vie en société et l’organisation de la nation ». Mais il est faux — pour ne pas dire loufoque — de conclure que le juge Blanchard base son raisonnement sur l’existence de l’âme. Monsieur Lisée est généralement vu comme un homme brillant et cultivé. Il sait ce qu’il dit. Il sait ce qu’il fait. Dans sa chronique, il met en doute la probité et la sagesse d’un juge en lui prêtant des paroles qu’il n’a pas prononcées. Il trompe ses lecteurs et se moque de tous les croyants sincères en badinant sur l’existence de l’âme alors que le juge Blanchard n’y fait jamais allusion. Il prend un malin plaisir à bafouer le droit canadien et la Charte des droits et libertés dans le but de légitimer la Loi sur la laïcité, son article 6 (équivoque sur l’égalité des femmes et des hommes) et le recours préventif à la clause dérogatoire (restreignant les droits de la personne — entre autres, l’égalité des femmes et des hommes).

Monsieur Lisée a été conseiller au Parti québécois durant plusieurs années. Il fut chef de ce parti et candidat au poste de premier ministre. Il n’est pas n’importe qui. Il fait partie de l’élite. Il ne peut pas se permettre n’importe quoi comme un quidam sur les réseaux sociaux. À la suite de son échec électoral, il est devenu chroniqueur. Il aime se colletailler avec ses adversaires. C’est un privilège que lui octroie Le Devoir. Il ne devrait pas abuser de sa liberté d’expression en tordant la vérité pour épater sa galerie d’admirateurs.

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