Merci, Naïm Kattan

Le romancier, essayiste et animateur culturel Naïm Kattan est décédé à l’âge de 92 ans, à Paris.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le romancier, essayiste et animateur culturel Naïm Kattan est décédé à l’âge de 92 ans, à Paris.

Il y a trois ans, Naïm Kattan et moi dînions à La Coupole du boulevard Montparnasse avec Thierry Viellard, cofondateur des éditions HMH. On peut bien le dire, nous étions les survivants d’une époque qui a vu naître l’édition littéraire au Québec. Et celle-ci a une dette énorme envers Naïm Kattan, grand responsable de l’édition au Conseil des arts.

Pendant plus d’un quart de siècle, il a soutenu, encouragé, pour ne pas dire materné et même cajolé les éditeurs débutants. Naïm était pointilleux, mais sans excès. Il voulait nous aider, nous les éditeurs. Il l’a fait par une aide financière balbutiante, mais surtout par une incitation à un effort de planification éditoriale. C’était le plus grand service qu’il pouvait nous rendre.

Ce fut une époque de grande liberté. Pas de dirigisme, encore moins de censure. Tous les genres littéraires étaient respectés, le roman, l’essai, la poésie. Naïm était « parlable », attentif et généreux. Et le Conseil des arts était apolitique, traitait tout le monde également.

En 1960, je publiais un article sur Aaron Hart, réputé pour être le premier juif canadien. Naïm Kattan me contacta, m’ouvrit les pages du Bulletin du Cercle juif de langue française et, pour ne pas être en reste, je l’invitai à présenter une conférence devant les membres de la Société Pierre-Boucher de Trois-Rivières.

J’étais très impressionné par cet homme très réservé et d’une extrême politesse. Il arriva par train. Ma coccinelle était à proximité de la gare. Soudain, je ressentis une gêne de l’inviter à monter dans une voiture allemande. C’est pour dire que je partais de loin. Naïm Kattan me rassura et me donna une petite leçon sur l’univers juif. Il devint mon second professeur de judaïsme avec David Rome, le conservateur de la Bibliothèque juive de Montréal.

En arrivant au Séminaire où avait lieu la conférence, j’entraînai Naïm aux Archives. L’importance du Fonds Hart lui coupa le souffle. Il contribua discrètement, en lien avec le rabbin Jacob Marcus, à favoriser le financement du microfilmage de cette vaste collection. En descendant vers l’auditorium où avait lieu sa conférence, il se rendit bien compte qu’il y avait affluence. « Qu’est-ce qui passe ? Où vont tous ces gens ? » Ce soir-là, Naïm Kattan eut droit à un auditoire de quelque 600 personnes.

Lima

Pendant un demi-siècle, on se retrouva un peu partout à travers le vaste monde. Un des endroits les plus mémorables, ce fut São Paulo, suivi de Lima, au Pérou. Je connaissais un peu l’endroit pour y avoir dirigé un projet de l’ACDI. Naïm Kattan connaissait une autre Lima, qu’il avait découverte par ses lectures.

Pendant le repas, il me laissa entendre qu’il était curieux de voir de ses yeux les célèbres bordels de la ville. Ma connaissance de l’espagnol était suffisante pour me faire comprendre du chauffeur de taxi. Celui-ci s’arrêta devant une enceinte fermée par une haute clôture. « ¡ Quince minutos, por favor ! » « Entiendo ».

Une immense porte s’ouvrait sur une vaste cour intérieure. De chaque côté, sur deux niveaux, on pouvait apercevoir des hommes qui faisaient la queue devant des portes fermées par un rideau. Cet univers de péché me ramena mentalement au confessionnal de nos églises. Mon compagnon n’avait pas ce genre de repères. « Je t’expliquerai, Naïm. On fait le tour au premier niveau ou bien on monte au deuxième étage ? »

Quinze minutes plus tard, nous étions de retour à la grande porte. Le taxi était toujours là. Le chauffeur se mit à expliquer, dans une langue internationale, la nature de ce que nous avions visité. « C’est exactement comme dans le roman », me fit Naïm une fois de retour à l’hôtel. « Et que voulais-tu m’expliquer avec ton allusion au confessionnal de vos églises ? » « Laisse tomber, Naïm. C’est trop compliqué ! » C’était en effet le cas. Dans la religion juive, la confession de tout péché se fait entre l’individu et Dieu, sans intermédiaire.

Merci, Naïm Kattan. À ta manière, grâce à ton action au Conseil des arts du Canada, tu as grandement soutenu et alimenté la Révolution tranquille de ta terre d’accueil.

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