Pour que les Espaces bleus consolident le réseau des musées agréés

«Il serait possible de faire en sorte que, par sa taille, son mandat et ses moyens, chaque Espace bleu devienne de facto un musée à réel statut régional», écrit l'auteur.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «Il serait possible de faire en sorte que, par sa taille, son mandat et ses moyens, chaque Espace bleu devienne de facto un musée à réel statut régional», écrit l'auteur.

L’annonce de la création du réseau des Espaces bleus sous l’égide du Musée de la civilisation a étonné les professionnels du milieu muséal. En effet, cette création n’émane pas de leurs demandes ni des besoins établis depuis plusieurs années, années durant lesquelles l’on a cherché à consolider et à dynamiser le réseau des musées québécois. Cette première surprise passée, il convient de voir comment ces nouveaux établissements pourront contribuer au développement de ce réseau et de la muséologie.

Au Québec, sauf les trois musées « nationaux » créés par une loi québécoise (Musée national des beaux-arts du Québec, Musée d’art contemporain et Musée de la civilisation) et le musée « à statut mixte » qu’est le Musée des beaux-arts de Montréal, les autres musées sont dits « privés » parce qu’ils sont des « organismes à but non lucratif » autonomes, créés non pas par l’État, mais par des citoyens ou des associations. S’ajoutent aussi des établissements mis en place par le gouvernement fédéral au Québec, à savoir le Musée canadien de l’histoire, à Gatineau, et les divers sites de Parcs Canada.

Nous avons donc quelques grands musées et un réseau d’établissements agréés de taille relativement petite, composé de musées proprement dits (dotés d’une collection), de lieux d’interprétation et de centres d’exposition, selon la nomenclature de la politique muséale. Dans ce réseau, les établissements travaillant en histoire sont les plus nombreux.

Il faut rappeler que, malgré le nom qu’affichent certains musées, la politique muséale du gouvernement du Québec ne reconnaît à aucun établissement le statut de « musée régional » lui conférant un mandat officiel et un leadership à exercer à l’échelle de sa région. Cela explique en bonne partie pourquoi nous passons rapidement de quelques grands musées nationaux à un réseau d’établissements de taille et de moyens bien moindres.

C’est dans ce contexte qu’il faut voir l’impact et la contribution qu’auront les Espaces bleus annoncés. Quelle sera l’envergure de ces Espaces bleus, quels seront leurs budgets annuels ? Auront-ils les moyens et la taille pour devenir des incontournables, ou seront-ils simplement un autre établissement parmi ceux d’une région ?

Une partie de la réponse dépendra bien sûr des dimensions des bâtiments historiques choisis et de l’importance des projets de restauration-construction envisagés, ainsi que du budget annuel de chaque Espace bleu. Pour le moment, nous savons que chaque Espace bleu comportera une exposition permanente sur la région, une salle d’exposition temporaire, une salle multifonctionnelle de diffusion ainsi qu’une aire de restauration, ce qui indique que cet équipement sera sans réserve pour conserver une collection ; il s’agira donc d’un « centre d’exposition » ou d’un « centre d’interprétation », et non d’un musée avec une collection. Est-ce là la meilleure formule pour la muséologie et le patrimoine régional au Québec ?

Partenariat

Il serait en effet possible de faire en sorte que, par sa taille, son mandat et ses moyens, chaque Espace bleu devienne de facto un musée à réel statut régional — demande souvent formulée dans le milieu — si l’on jumelait la désignation « Espace bleu » à un musée régional existant et l’on réussissait à conjuguer l’expertise du Musée de la civilisation aux ressources humaines et patrimoniales déjà à l’œuvre dans les régions où cela est possible.

Au lieu d’Espaces bleus qui ne disposeraient que de la collection nationale (qui n’est pas centrée sur des fonds de nature proprement régionale), ceux-ci pourraient, grâce à une logique collaborative de partenariat, servir de levier pour venir transformer et consolider un musée d’histoire existant, en accroissant ses moyens et ses espaces pour faire de lui un véritable musée régional avec l’appellation « Espace bleu ».

C’est un musée qui serait alors mandaté pour voir au fonctionnement des activités dans le nouveau bâtiment patrimonial recyclé, comme ce sera le cas à Québec pour la tête de ce réseau. Cette solution prendrait donc appui sur un musée et sa collection régionale, partout où c’est possible, un peu plus de la moitié des régions possédant aujourd’hui un musée capable d’un tel partenariat.

C’est uniquement dans les autres régions que l’on procéderait à la création ex nihilo d’un Espace bleu en faisant qu’avec les années, il puisse réunir une collection reflétant les réalités de l’histoire régionale.

Legs majeur

Il s’agit d’un choix entre deux logiques différentes. La première s’inspire d’un modèle centralisé dans lequel le Musée de la civilisation aurait des centres d’interprétation régionaux et fonctionnerait à la manière de l’agence Parcs Canada, organisme fédéral central relevant du ministère du Patrimoine canadien et gérant une collection nationale et des sites sur tout le territoire ; dans la deuxième logique, le Musée de la civilisation se fait partenaire du développement d’un véritable musée régional aux moyens accrus, renouvelé en Espace bleu.

À la lecture des informations qui sont publiques depuis l’annonce du premier ministre, il semble que le gouvernement ait choisi la première logique. Si nous suggérons la deuxième, c’est parce qu’à terme, elle doterait toutes les régions d’un véritable musée régional, soit redynamisé, soit nouveau, avec un statut à ce jour inexistant dans le réseau. La désignation « Espace bleu » serait alors bénéfique non seulement à quelques bâtiments de notre patrimoine immobilier, mais aussi au patrimoine mobilier, celui de nos collections.

Voilà un legs majeur qui changerait la donne et rendraient encore plus accessibles, aux clientèles de proximité comme aux visiteurs de passage, l’histoire régionale et ses patrimoines.

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