Une réalité incontournable

Il est urgent d’adapter notre filet social pour rendre possible l’adoption d’une nouvelle philosophie du vieillissement, fait valoir l’autrice.
Photo: Sébastien Bozon Agence France-Presse Il est urgent d’adapter notre filet social pour rendre possible l’adoption d’une nouvelle philosophie du vieillissement, fait valoir l’autrice.

Extrait d’une présentation sur la question des soins à domicile lors d’une discussion organisée par la Chaire de recherche sur les enjeux économiques intergénérationnels (UQAM-HEC) et Cirano

Les faits sont bien connus, et les chiffres têtus. Des changements démographiques majeurs sont en cours et, inéluctablement, la proportion du nombre de personnes âgées augmentera rapidement au cours des prochaines années. Devant ce qui apparaît inévitable, l’inaction serait une lâcheté. J’ai le goût de lancer un cri du cœur : il faut agir, maintenant.

Le Québec se prépare à sortir de la pire crise sanitaire des cent dernières années. Cette bonne nouvelle ne peut faire oublier l’horreur de la première vague de la COVID-19, durant laquelle des milliers de personnes âgées sont mortes dans la souffrance et l’indignité.

À deux reprises, le gouvernement québécois a refusé de mettre en œuvre une véritable politique de maintien à domicile. En janvier 2001, la commission Clair recommandait la création d’un régime d’assurance contre la perte d’autonomie. En mai 2013, Réjean Hébert présentait la politique gouvernementale sur la création d’une assurance autonomie.

Deux occasions manquées par l’absence de continuité de l’action gouvernementale. On a préféré fermer les yeux et laisser proliférer de grandes unités de soins et d’habitations où sont concentrées les personnes âgées. En fait, je ne connais pas de société où l’absence de mixité générationnelle atteint un tel niveau.

Nous avons pris un retard immense. D’un côté, il est trop tard pour créer une caisse pour financer une assurance contre la perte d’autonomie. De l’autre, au moment où nous devons investir massivement dans la santé, l’éducation, les services de garde et la transformation de notre économie pour qu’elle devienne carboneutre, la conjoncture n’est pas favorable à la création d’un nouveau programme universel.

Philosophie du vieillissement

Pourtant, il est urgent d’adapter notre filet social pour rendre possible l’adoption d’une nouvelle philosophie du vieillissement. Nous devons freiner la ghettoïsation des personnes âgées. La normalité ne doit plus être de quitter son domicile et son milieu de vie.

Notre ambition doit être claire : tous devraient avoir le droit de recevoir les services à domicile qui permettent de demeurer en contact avec leurs proches, à proximité des lieux et des services qu’ils ont toujours fréquentés, dans un milieu de vie familier où on trouve des personnes de tous les âges.

Évidemment, une politique clairvoyante et efficace de maintien à domicile coûtera des sommes importantes. Il y a des coûts, mais aussi des économies prévisibles, notamment dans les établissements du secteur de la santé. Il faut nous rappeler que le rôle des politiques publiques est de rendre possible ce qui est souhaitable. Nous n’avons pas le droit de nous défiler.

Approche économique responsable

Au Québec, le financement de la sécurité du revenu des personnes âgées respecte une pyramide bien nette où l’État est placé en premier. À la pension de la sécurité de la vieillesse universelle et au supplément de revenu garanti, on ajoute successivement la rente de la RRQ, la rente reçue d’un régime de retraite privé et le retrait graduel des fonds déposés dans un REER ou un FER.

Aujourd’hui, il faut tirer parti de notre préparation à la retraite et la compléter par une politique de maintien à domicile et de mixité sociale. Pour en assurer le financement, je propose d’inverser la pyramide et d’adopter des principes clairs qui placent les individus en première ligne.

Dans un premier temps, il faut s’assurer qu’il est fiscalement aussi avantageux de vivre dans son logis que de déménager dans une résidence privée pour personnes âgées. C’est une question d’équité et de respect du choix des personnes.

Ensuite, il faut s’assurer que la personne ou le couple assume totalement les services qu’il demande s’il en a les moyens financiers. Après, en deçà d’un certain revenu, il faut prévoir une contribution gouvernementale proportionnelle à celui-ci.

En complément, nous devons permettre aux personnes de soustraire de leur REER ou de leur FER un montant non imposable pour des services de maintien à domicile. Enfin, l’État doit assumer totalement les coûts des services essentiels au maintien à domicile pour les personnes qui reçoivent le supplément de revenu garanti à la pension de vieillesse.

Évidemment, en fonction de l’état de santé physique ou mental des personnes, il peut arriver un moment où les services essentiels deviennent si importants qu’il est impossible de les donner à domicile. Il faut prévoir et réserver pour ces personnes les places en nombre suffisant dans des CHSLD publics. Il s’agit alors de soins de santé spécialisés qui, à certains égards, s’apparentent à des soins hospitaliers.

Façon de faire originale

On voit toujours les difficultés d’une grande politique, mais on oublie trop souvent les opportunités qu’elle nous offre. Au Québec, au cours des vingt-cinq dernières années, l’économie sociale a pris une dimension importante dans nos vies.

Dans son livre sur l’économie sociale au Québec, Gabriel Arsenault affirme avec raison : « Le Québec est aujourd’hui un leader mondial en matière d’économie sociale et les politiques visant à soutenir ses coopératives et organismes à but non lucratif contribuent à faire de lui la société la plus égalitaire d’Amérique du Nord. »

Des coopératives aux centres de la petite enfance, l’économie sociale est partout dans nos vies. La mise en œuvre d’une vaste politique de maintien à domicile serait une occasion de plus de construire un Québec généreux, un Québec qui nous appartient.

Quelquefois, ce qui semble une utopie est au contraire une vision porteuse d’avenir. Au moment de mettre en place les CPE et la politique familiale, on nous a accusés de rêver en couleur. Depuis quelques années, on réalise que cette politique qui fait le bonheur des familles a contribué à notre économie et au développement d’une société plus juste.

Aujourd’hui, c’est un autre défi qu’il faut relever d’urgence. Comme l’ont bien démontré notre politique familiale et la création des centres de la petite enfance, la justice sociale peut être une source d’enrichissement des sociétés.

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