Penser l’avenir du Canada dans le monde

«Justin Trudeau devait renouer avec la tradition établie depuis 1945, mais ses nombreux renoncements et tergiversations ont fait en sorte que sa diplomatie est devenue illisible», écrit l’auteur.
Photo: Olivier Matthys Agence France-Presse «Justin Trudeau devait renouer avec la tradition établie depuis 1945, mais ses nombreux renoncements et tergiversations ont fait en sorte que sa diplomatie est devenue illisible», écrit l’auteur.

Il y a quelques semaines, dans ces pages, le sociologue Gérard Bouchard publiait deux textes sur l’avenir du Québec. Il comparait l’effervescence qui régnait au cours des années 1960 au brouillard dans lequel est plongé le Québec actuel. Avant, « les choses étaient plus claires, écrit-il. L’éventail des possibles était considérable ». Maintenant, « la vision de notre avenir s’est à la fois fractionnée et embrouillée ».

Les textes de Bouchard s’inscrivent dans le sillage de son passionnant livre Les nations savent-elles encore rêver ?, où il se demande par quoi les mythes nationaux en train de s’étioler seront remplacés afin de produire sens et solidarité. Si la réflexion du sociologue se concentre sur les développements internes du Québec, le constat qu’il tire s’applique parfaitement à la politique étrangère du Canada. Autant hier, elle était claire et audacieuse, autant aujourd’hui, elle est devenue illisible et frileuse.

Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, le Canada était un pays neuf, épargné par les dévastations du conflit et aux mains d’une classe politique et intellectuelle déterminée à en faire un acteur sur la scène internationale.

L’ancrage du Canada dans le camp occidental n’a pas empêché tous les gouvernements jusqu’au début des années 2000 de donner un caractère singulier à la diplomatie canadienne grâce à leur capacité d’initiative, à leur tendance à essayer l’inédit, à prendre des risques. Le résultat a été de forger une identité internationale forte appréciée de par le monde.

Ainsi, Lester B. Pearson a créé les Casques bleus, devenus le marqueur le plus fort du pays à l’étranger. Pierre Elliott Trudeau a reconnu la Chine communiste, s’est rapproché des pays du Sud et s’est lancé dans une campagne pour la réduction des armes nucléaires.

Brian Mulroney a négocié le premier grand traité de libre-échange avec les États-Unis, animé la campagne mondiale contre l’apartheid en Afrique du Sud et, avec le président français François Mitterrand, créé la Francophonie. Jean Chrétien a adopté une nouvelle philosophie — la sécurité humaine — qui a entraîné la signature du Traité d’interdiction des mines antipersonnel et la création de la Cour pénale internationale.

Militarisation

Ce bel élan a été stoppé par l’élection du très conservateur Stephen Harper en 2006, dont la décennie au pouvoir a été marquée par la « militarisation » de la politique étrangère canadienne et son alignement complet sur les États-Unis. La volonté du premier ministre de déboulonner le socle sur lequel était fondée l’identité internationale du Canada afin de lui substituer son concept de « Canada, nation guerrière » a échoué, les Canadiens n’y ayant jamais adhéré. Justin Trudeau devait renouer avec la tradition établie depuis 1945, mais ses nombreux renoncements et tergiversations ont fait en sorte que sa diplomatie est devenue illisible.

Ces allers-retours, ces hésitations entre différentes positions ont jeté la confusion chez les Canadiens et dans l’opinion internationale. Et cela a eu des conséquences, comme l’illustre l’incapacité du Canada en 2010 et 2020 à se faire élire au Conseil de sécurité.

Certains ont avancé l’idée que la difficulté du Canada à trouver ses repères est le résultat d’une scène internationale plus fluide et plus imprévisible. C’est vrai, le monde d’aujourd’hui est un théâtre de turbulences où le chemin le plus direct entre deux situations n’est pas une ligne droite. On ne peut qu’emprunter des voies sinueuses.

Il peut sembler difficile de penser l’avenir du Canada dans le monde dans ces conditions, mais la tâche n’est pas impossible. Après tout, la politique des blocs pendant la guerre froide, où chacun devait choisir son camp, n’a pas empêché Henry Kissinger de briser cette fatalité et de bouleverser la vie internationale en nouant des liens avec la Chine. Ce coup de génie fut une combinaison d’audace et de réflexion géopolitique.

Renoncement

Aujourd’hui, nos élites semblent avoir renoncé à penser. Les deux partis de gouvernement — les libéraux et les conservateurs — sont présentement prisonniers de slogans réducteurs sur une foule de sujets internationaux, de la Russie à la Chine, en passant par le conflit israélo-palestinien et la défense des droits de la personne.

Dès lors, le Canada se retrouve dans une étrange situation. Ni les conservateurs de Stephen Harper ni les libéraux de Justin Trudeau n’ont réussi à reconstituer un fonds doctrinal aussi puissant que celui en place pendant un demi-siècle afin de refonder la politique étrangère canadienne et de redonner au pays un rôle et une influence à l’étranger. Le Canada a perdu l’identité internationale forte qui l’a caractérisé pendant longtemps sans pour autant en créer une nouvelle.

En terminant sa réflexion sur le Québec, Gérard Bouchard en appelle à rebâtir une vision d’ensemble de son avenir. La prochaine campagne électorale fédérale devrait être le moment d’un débat semblable sur le Canada dans le monde. La pandémie, la montée de la Chine, le retour des États-Unis, les ravages du populisme, nous imposent une réflexion de fond.

 

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