Après la guerre dévastatrice, le risque d’implosion en Éthiopie

«Ce conflit qui a causé des milliers de morts et des centaines de milliers de réfugiés n’était pas inévitable, bien que l’histoire de l’Éthiopie, du Tigré et de l’Érythrée a toujours été compliquée», écrit l'auteur.
Photo: Yasuyoshi Chiba Agence France-Presse «Ce conflit qui a causé des milliers de morts et des centaines de milliers de réfugiés n’était pas inévitable, bien que l’histoire de l’Éthiopie, du Tigré et de l’Érythrée a toujours été compliquée», écrit l'auteur.

Après huit mois de combats, l’Éthiopie a été vaincue par les forces armées tigréennes relevant du Front de Libération du Peuple du Tigré (FLPT). Contrairement à ce qu’avait annoncé le président éthiopien Abiy Ahmed, l’aventure militaire était loin d’être une simple opération pour « rétablir l’ordre ». Le côté tigréen disposait d’une force armée redoutable, avec l’appui de la population de surcroît.

Du côté éthiopien, l’armée était peu motivée et de plus, était privée d’une grande partie des commandants et officiers tigréens qui avaient été très présents dans cette armée jusqu’à l’automne dernier. Autre facteur au désavantage de l’Éthiopie : la présence sur le terrain aux côtés des soldats éthiopiens de l’armée érythréenne, coupable de tueries, de viols, de pillage. Les Tigréens ne pouvaient tout simplement pas considérer de capituler.

Aujourd’hui, les « rebelles » sont de retour dans la province du nord de l’Éthiopie. Ils héritent d’une situation humanitaire catastrophique et, bien que les conflits aient cessé, on est très loin d’une négociation qui pourrait déboucher sur une paix durable. Entre temps, le pouvoir éthiopien est très fragilisé.

Racines de la catastrophe

 

Ce conflit qui a causé des milliers de morts et des centaines de milliers de réfugiés n’était pas inévitable, bien que l’histoire de l’Éthiopie, du Tigré et de l’Érythrée a toujours été compliquée. Dans les années 1970-1980, des rebelles de l’Érythrée se battaient pour l’indépendance. En Éthiopie, une dictature militaire confrontait divers mouvements armés, dont le FLPT.

En 1994, quand ce régime a été renversé, on a pensé que le temps de la paix allait revenir. L’Érythrée était indépendante et le nouveau pouvoir à Addis reposait sur une coalition de divers groupes dont le FLPT. Rapidement, la situation en Érythrée s’est détériorée sous l’influence de son président dictateur, Isaias Afwerki. Cependant, l’Éthiopie a connu une certaine envolée économique, avec la construction d’infrastructures et des investissements étrangers (surtout chinois) dans le secteur manufacturier.

Pendant quelques années, le pouvoir centralisé par le FLPT demeurait relativement puissant. Au tournant des années 2010, cependant, la population urbaine amhara (qui était au centre du pouvoir avant les années 1990) s’est agitée contre le truquage des élections. Le pouvoir a réagi avec force (d’où des centaines de morts et de blessés), également contre la population oromo, traditionnelle oubliée dans les régions rurales.

Tout cela a mené en 2018 à l’arrivée au pouvoir d’Abiy, lui-même originaire des régions oromos, mais résolu à marginaliser l’influence tigréenne. Le FLPT a quitté la coalition gouvernementale, puis à l’automne 2019, a reflué vers leur province du Tigré, tout en prenant le contrôle des bases militaires éthiopiennes dans son fief.

Au tournant de l’automne 2019, sans s’être soigneusement préparée, l’armée éthiopienne a envahi le Tigré. Pourquoi cette aventure insensée s’est faite, on se pose encore la question. Il est probable que le président Abiy a pensé que cela pourrait faciliter la centralisation du pouvoir, non seulement contre les Tigréens, mais aussi contre les Oromos.

Le désastre

 

Cela a mal tourné. Le contrôle du territoire s’est avéré une impossibilité. Les massacres commis par l’armée érythréenne et par des milices à la solde de communautés amharas ont envenimé la situation. L’opération éthiopienne devenait un désastre avec deux millions de déplacés et de réfugiés affluant vers le Soudan, ce qui semait la consternation dans les pays africains de la région.

Dans cette ambiance morbide, plus d’un million de personnes se sont retrouvées dépendantes d’une aide humanitaire que l’Éthiopie a tenté de stopper. Aujourd’hui, 350 000 Tigréens, surtout des enfants et des personnes âgées, sont menacés d’une mort imminente à moins d’un afflux considérable d’aide d’urgence. Le champ de ruines qu’est le Tigré risque de précipiter d’autres crises qui pourraient, si les conditions continuent de se détériorer, aboutir à la dislocation de l’Éthiopie.

Le retrait de l’armée éthiopienne est quand même un fait positif. Mais qu’est-ce qui peut se passer à court terme ? Pour le moment, cela ne regarde pas bien. Il y a la crise humanitaire et plein d’autres désastres. Par ailleurs, l’ouest du Tigré est sous le contrôle de milices amharas qui ont bénéficié de l’appui des soldats éthiopiens, et il est donc probable que les affrontements vont recommencer. La dictature du président Afwerki est ébranlée, mais dans le passé, celui-ci a été très habile pour s’accrocher au pouvoir et relancer d’autres conflits dans la région. Reste à savoir ce qui va se passer à Addis, qui sera bientôt remplie de soldats mécontents.

On peut quand même espérer l’ouverture de négociations, sous la responsabilité de l’Union africaine notamment, même si, en ce moment, celle-ci est dans une situation de faiblesse politique et organisationnelle. On pourra au moins envisager l’ouverture des passages pour l’aide humanitaire. Pour en arriver là, il serait nécessaire que les puissances s’entendent. Mais, on le sait, Washington est mécontent de l’influence croissante de la Chine et voudrait, sans trop savoir comment le faire, reprendre les choses en mains dans une région que les États-Unis ont dominé jusque dans les années 1990.

L’Arabie saoudite et les pétromonarchies sont en faveur de l’Éthiopie, mais ne peuvent intervenir compte tenu des graves conflits dans la péninsule. L’Égypte veut affaiblir Addis dans le contexte du conflit sur le Nil à la suite des grands projets de barrage de l’Éthiopie. Au-delà de tous ces désaccords, il y a cependant un consensus selon lequel il faut éviter la dislocation de l’Éthiopie qui ferait de la Corne de l’Afrique une région explosive. Entre-temps, l’avenir des 110 millions d’Éthiopiens est en péril.

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