La frénésie du hockey et le grand singe en nous

Quoi de mieux qu’un ennemi commun facilement identifiable et extérieur au clan pour cimenter ses membres autour d’une cause, soutient l'auteur.
Photo: Peter McCabe La Presse canadienne Quoi de mieux qu’un ennemi commun facilement identifiable et extérieur au clan pour cimenter ses membres autour d’une cause, soutient l'auteur.

D’entrée de jeu, je m’en confesse : j’adore regarder le hockey à la télé, surtout lorsque le Canadien de Montréal compétitionne pour l’obtention du Saint-Graal. Mais cela ne m’empêche pas de m’interroger sur les « raisons » profondes qui poussent autant de gens à vibrer en harmonie autour de cette équipe composée de professionnels millionnaires. Pourquoi cet enthousiasme débordant et surtout cette grande solidarité autour de cette équipe de hockey ?

À l’image de plusieurs mammifères et en particulier des grands singes, l’être humain est « d’un grégarisme terrifiant », affirme le psychologue, éthologue et primatologue Frans de Waal dans L’âge de l’empathie. Vivre en société, faire partie d’un groupe et, surtout, se sentir accepté par celui-ci, cela constitue le mode par défaut des primates humains que nous sommes, ajoute-t-il.

La cohésion et l’harmonie du groupe varient en fonction des querelles intestines qui apparaissent d’une manière intermittente à l’intérieur de celui-ci, mais également en fonction des obstacles et des dangers extérieurs auxquels ce même groupe est confronté. « Au fil de l’évolution humaine, l’hostilité envers ceux qui n’appartenaient pas au groupe a renforcé la solidarité au sein de celui-ci », précise de Waal.

Quoi de mieux, en effet, qu’un ennemi commun facilement identifiable et extérieur au clan pour cimenter ses membres autour d’une cause, surtout lorsque le tout est accompagné de symboles forts, de slogans percutants et de quelques figures charismatiques auxquelles tous peuvent s’identifier ?

Cet instinct tribal, ou cet esprit de clocher comme on le nomme communément, n’est ni bon ni mauvais en soi ; il fait partie de notre nature en tant que mammifères sociaux et a grandement contribué à la survie de notre espèce. L’histoire nous a toutefois montré à plusieurs reprises que cette tendance naturelle peut être utilisée par des leaders pour attiser la peur et la haine à l’endroit d’un ennemi réel ou imaginaire.

Toutefois, l’énergie sur laquelle se fonde cet instinct grégaire peut aussi être canalisée vers des causes plus nobles : pour mobiliser les citoyens afin qu’ils viennent en aide à des populations touchées par une catastrophe naturelle, lors des Jeux olympiques et, bien sûr, lorsque le CH se retrouve en grande finale de la Coupe Stanley !

Ainsi, face à l’équipe qu’affronte le CH, cet « ennemi » commun et extérieur au clan qu’on s’amuse à « détester » gentiment, la population du Québec serre les rangs, met de côté ses différends et ses différences, s’identifie aux mêmes idoles, se solidarise autour d’une cause commune, affiche les mêmes couleurs tout en scandant à l’unisson le slogan rassembleur : Go Habs Go !

En temps de guerre ou de conflits sanglants, nos ancêtres lointains, après une victoire éclatante, tranchaient la tête de leurs ennemis pour ensuite exposer celles-ci au bout d’une pique, ou encore s’empressaient de leur retirer leurs armes en guise de trophée, comme nous le rappelle Homère dans de nombreuses scènes de l’Iliade.

Aujourd’hui, dans un registre moins violent, les champions de la grande finale s’empressent de lever fièrement le trophée de la coupe Stanley pour signaler à leurs adversaires et à la planète entière qu’ils sont les plus forts et les meilleurs. D’ailleurs, les fiers chasseurs qui accrochent sur le capot de leur véhicule la tête bien panachée de l’orignal qu’ils viennent de tuer participent, sans le savoir, à ce même rituel ancestral.

Contagion émotionnelle

Cela dit, on aura beau raisonner comme on voudra pour expliquer cette frénésie autour des exploits du CH, il est certain que ce phénomène, loin de découler d’un choix raisonnable et raisonné, relève plutôt du monde des émotions, et tout particulièrement de l’empathie, c’est-à-dire de cette capacité de se mettre à la place de l’autre, de ressentir ce qu’il ressent et de s’identifier à lui.

Grâce à cette faculté, aussi présente chez les grands primates et autres mammifères, « nous avons évolué de façon à résonner avec les émotions des autres à tel point que nous avons intériorisé dans notre corps ce qui leur arrive », explique Frans de Waal dans La dernière étreinte.

Le fait d’être contaminé par le bâillement de celui qui bâille, le rire de celui qui rit ou l’enthousiasme de ceux qui célèbrent la victoire de leur équipe sportive favorite découle de cette même synchronie inconsciente qu’est l’empathie, de cette « forme originelle et prélangagière des relations interindividuelles » qui fait de nous des êtres sociaux toujours disposés à fusionner face à un danger imminent ou pour une cause commune qui sort du quotidien, comme c’est le cas actuellement avec la présence du CH à la grande finale, 28 ans après sa dernière conquête de la coupe Stanley.

Debout devant la télé, mon beau-frère Wayne, que j’aime beaucoup, n’a pu s’empêcher de lever les bras vers le ciel lorsque le CH a finalement éliminé les Golden Knights de Las Vegas. Par cette manifestation de joie, il entrait dans la plus parfaite des synchronies avec Carey Price et des millions de fans qui en firent autant à la suite de cette victoire aussi historique que rassembleuse.

Ce comportement qui consiste à lever ainsi les bras au ciel après une victoire est lui aussi un vestige qui nous vient de nos lointains ancêtres. Le chimpanzé, poils hérissés et debout sur ses deux membres inférieurs, s’empresse lui aussi de tendre les bras vers les cieux tout en balançant le moindre objet qui lui tombe sous la main lorsqu’il réussit à s’imposer comme le mâle alpha de son clan.

S’il avait une coupe Stanley à sa disposition, comme un flambeau, sans doute que lui aussi la soulèverait bien haut…

À voir en vidéo