Démission hâtive et service public

«Cette culture de la dernière chance devient de plus en plus la norme en politique fédérale et ne se limite pas à notre contexte actuel. N’oublions pas que dans le cas d’Erin O’Toole et d’Annamie Paul, ils en sont quand même à leur première chance», écrit l'auteur.
Photo: Fred Chartrand La Presse canadienne «Cette culture de la dernière chance devient de plus en plus la norme en politique fédérale et ne se limite pas à notre contexte actuel. N’oublions pas que dans le cas d’Erin O’Toole et d’Annamie Paul, ils en sont quand même à leur première chance», écrit l'auteur.

Dans sa chronique « Les élections de la dernière chance », Konrad Yakabuski avançait que tous les chefs fédéraux, sauf peut-être Yves-François Blanchet du Bloc québécois, joueront leur avenir politique lors de la prochaine élection.

La conjoncture donne fort probablement raison à M. Yakabuski. Il reste que cette culture de la dernière chance devient de plus en plus la norme en politique fédérale et ne se limite pas à notre contexte actuel. N’oublions pas que dans le cas d’Erin O’Toole et d’Annamie Paul, ils en sont quand même à leur première chance.

Depuis l’élection de 2006, chaque soirée électorale a créé des résultats suffisamment décevants pour pousser au moins un chef à quitter son poste. Ce soir-là, après 13 années de gouvernement libéral, Paul Martin quittait son poste de chef. Deux ans plus tard, les terribles résultats libéraux ont engendré un départ hâtif pour Stéphane Dion.

En 2011, les libéraux et le Bloc québécois ont vécu des soirées électorales absolument désastreuses, menant ainsi aux départs de Michael Ignatieff et de Gilles Duceppe. Et en 2015, c’est au tour de Stephen Harper de mettre un terme à sa carrière politique après une défaite aux mains des libéraux de Justin Trudeau. De plus, Thomas Mulcair sera congédié comme chef du Nouveau Parti démocratique moins d’un an plus tard. Et, peu de temps après l’élection de 2019, Andrew Scheer quittera la chefferie du Parti conservateur.

Cette habitude des démissions faciles n’est pas uniquement un phénomène de la politique fédérale. Au Québec, les cinq dernières élections ont engendré des démissions rapides.

En 2007, André Boisclair quitte la chefferie du Parti québécois après avoir mené sa formation à une décevante troisième position. En 2008, Mario Dumont démissionne de son poste à la tête de l’ADQ après avoir été relégué au statut de tiers parti. En 2012, c’est Jean Charest qui quitte la politique après une victoire péquiste. Deux ans plus tard, Pauline Marois perd son pari de transformer sa minorité en majorité et quitte la chefferie du PQ.

Enfin, en 2018, Philippe Couillard démissionne de son poste de chef du Parti libéral du Québec après une solide victoire de la Coalition avenir Québec, sans oublier le départ de Jean-François Lisée du Parti québécois. Ce phénomène est fort probablement symptomatique d’un désir beaucoup trop répandu de vouloir trouver des solutions rapides à nos problèmes de société.

Une tradition de service public

Aux élections fédérales de 1911, après avoir été premier ministre du Canada pendant les 15 dernières années, Wilfrid Laurier est battu de manière décisive par son opposant conservateur, Robert Laird Borden. Dans notre culture politique actuelle, un scénario comme celui-là mènerait à la démission du chef perdant.

Et pourtant, Wilfrid Laurier a continué son service public en tant que chef de l’opposition officielle et chef du Parti libéral du Canada. Il sera même défait à nouveau en 1917, mais restera en fonction jusqu’à sa mort deux ans plus tard.

On peut en dire autant de Mackenzie King qui est battu aux élections de 1930 après avoir passé l’essentiel de la dernière décennie comme premier ministre. Le chef libéral siégera dans l’opposition pour les cinq années suivantes avant de retrouver son poste de premier ministre, qu’il conservera de 1935 à 1948.

Après une défaite électorale en 1963 et six années comme premier ministre, le Parti progressiste-conservateur ne montre pourtant pas la porte à John Diefenbaker. Dans les années suivantes, Robert Stanfield pourra tenter sa chance au poste de premier ministre à trois reprises, mais sera défait par les libéraux de Pierre Elliott Trudeau en 1968, en 1972 et en 1974.

On peut aussi se souvenir de Georges-Émile Lapalme qui a pu tenter sa chance deux fois contre Maurice Duplessis en 1952 et en 1956, malgré ses insuccès. Quelques années plus tard, Daniel Johnson (père) demeure tout de même à la tête de l’Union nationale après avoir été défait par les libéraux de Jean Lesage en 1962.

Même s’il a subi une des pires défaites de l’histoire du Parti libéral du Canada en 1984, le premier ministre défait, John Turner, demeurera à la tête de son parti pour le prochain rendez-vous électoral en 1988.

La tradition de service public qui permet à un chef de poursuivre son travail à la tête d’un parti après une défaite électorale se doit de revivre. On ne peut pas constamment licencier des chefs à chaque revers, à chaque mauvais sondage ou à chaque défaite électorale. Les chefs de partis se doivent de se rappeler leur rôle de parlementaires et de contributeurs au débat public.

Malgré tout, après une défaite, il existe souvent plusieurs occasions professionnelles pour des chefs démissionnaires. Ils réussissent souvent à se réinventer dans le secteur privé comme consultant, comme analyste politique dans les médias ou comme professeur d’université. À plusieurs égards, cela doit expliquer en grande partie leurs départs hâtifs vers des postes aussi prestigieux et payants et probablement beaucoup moins stressants.

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