Nous sommes venus au Québec par choix

«Le Québec n’a pas besoin d’une diminution des seuils d’admission, mais bien d’une meilleure segmentation de ses immigrants, plus granulaire et qui tient compte de leur parcours migratoire», écrivent les auteurs.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Le Québec n’a pas besoin d’une diminution des seuils d’admission, mais bien d’une meilleure segmentation de ses immigrants, plus granulaire et qui tient compte de leur parcours migratoire», écrivent les auteurs.

Lettre adressée au premier ministre du Québec, François Legault

Savez-vous que plus de 85 % des immigrants des dossiers fédéraux de la catégorie des travailleurs qualifiés du Québec (TQQ) sont déjà au Québec ?

Partant de ce constat, il est difficile de comprendre l’entêtement de votre gouvernement à vouloir considérer l’ensemble des immigrants de la province comme étant de « nouveaux arrivants » qui ne sont ni intégrés ni francisés. Étant ici depuis plusieurs années, nous constatons malheureusement que votre slogan « en prendre moins, mais en prendre soin » ne reflète pas la réalité.

Nous en sommes venus à nous poser la question suivante : pourquoi limiter les seuils d’admission pour les personnes ayant un profil semblable aux nôtres ?

La majorité d’entre nous est passée par le programme de l’expérience québécoise (PEQ). Lorsqu’un immigrant issu du PEQ devient admissible à la résidence permanente, cela signifie qu’il se trouve sur le territoire depuis plusieurs années, qu’il a atteint un certain niveau d’expérience, de francisation et d’intégration. Nous ne représentons absolument pas la clientèle cible des programmes gouvernementaux d’intégration.

N’est-il pas temps de réformer la manière d’aborder les seuils d’admission tout en tenant compte de la limite d’intégration sur base du besoin d’intégration ? Le Québec n’a pas besoin d’une diminution des seuils d’admission, mais bien d’une meilleure segmentation de ses immigrants, plus granulaire et qui tient compte de leur parcours migratoire.

Il nous semblait intéressant de vous présenter nos profils respectifs afin de vous montrer qu’en l’absence d’une segmentation adéquate, vous mettez tous les immigrants de la classe économique dans le même panier.

Antoine et Louise

Nous sommes tous deux originaires de France, notre langue maternelle est le français et nous avons suivi nos études en français. Il n’y a donc pas l’ombre d’un doute sur notre niveau de francisation.

Je m’appelle Antoine. Je suis arrivé au Québec en 2014 en tant qu’étudiant étranger. En 2018, j’ai été diplômé de Polytechnique Montréal au baccalauréat en génie informatique. J’ai maintenant 25 ans, mon salaire annuel dépasse les 80 000 $ et je travaille dans un domaine technologique de pointe. On peut donc affirmer que je fais partie de votre clientèle cible.

Pourtant, depuis plus d’un an et demi maintenant, je suis pris dans un processus de résidence permanente qui n’avance pas. Deux sessions avant la fin de mon bac, le ministère de l’Immigration est venu nous démarcher comme futurs résidents permanents dans un auditorium rempli de futurs ingénieurs. Avant même mon arrivée au Québec, et encore très récemment sur Twitter, votre intention était claire : « Venez ici et restez-y, car nous avons besoin de vous. »

Je m’appelle Louise. Je suis arrivée au Québec en 2016 avec mon époux et mes enfants âgés de moins de 3 ans à l’époque. Mon époux a brillamment réussi tous les examens pour faire reconnaître son droit de pratique de médecin au Québec et travaille maintenant comme médecin spécialiste. J’ai travaillé pendant cinq ans dans un poste de gestion.

Malheureusement, vu les nombreuses restrictions en vigueur pour l’obtention d’un permis de travail, j’ai maintenant un statut de visiteur, et ce, jusqu’à l’obtention de la résidence permanente qui pourrait n’arriver que d’ici 12 à 18 mois. Il est même possible que mon époux doive arrêter de travailler comme médecin si nous n’avons pas obtenu la résidence permanente avant la fin de son propre permis, puisqu’il est autonome et donc ne peut se prévaloir d’un permis fermé. Ensemble, nous totalisons six diplômes universitaires, dont deux obtenus au Québec, et pas loin de 30 années d’expérience professionnelle, dont une partie au Québec. Nos enfants sont scolarisés dans le système public francophone et je vous assure qu’ils ne s’identifient que comme Québécois.

Un atout plutôt qu’un poids mort

Avez-vous toujours l’impression que nous sommes un poids mort pour la capacité d’intégration du Québec ? Il serait peut-être temps de comprendre que, dans cette immense liste de dossiers que votre gouvernement semble si performant à entretenir et à faire grossir, il se trouve aussi les poules aux œufs d’or dont vous semblez tant rêver.

Comme cela a été dit précédemment, dans nos deux situations, nos revenus sont bien supérieurs à votre objectif de 56 000 $. Nous sommes francophones, présents sur le sol québécois depuis longtemps et intégrés dans la société québécoise. Nous ne nous ajouterons pas au marché du travail, ni n’augmenterons l’utilisation des services gouvernementaux. De plus, nous œuvrons dans des domaines essentiels pour le Québec, tels que les TI et la santé.

Puisque chaque problème a sa solution, voici notre proposition pour les TQQ : pour les personnes émanant du PEQ, abolissez le principe d’un seuil maximal d’admission. Ces personnes sont établies depuis des années au Québec et ont déjà dû prouver leurs compétences en français afin d’être sélectionnées. Maintenez plutôt un seuil maximal d’admission spécifique pour les personnes sélectionnées par le programme classique des travailleurs qualifiés. En effet, celles-ci sont plus susceptibles de faire appel aux ressources de francisation et d’intégration puisqu’elles arrivent le plus souvent de l’étranger.

Limiter les seuils d’admission est une solution simpliste à un problème complexe. Le Québec n’a pas besoin d’une diminution des seuils d’admission qui ne fait qu’aggraver la problématique du nombre des demandes au niveau fédéral, et donc allonger les délais de traitement pour des personnes en grande partie déjà au Québec. Il faut une meilleure sélection et une meilleure segmentation des immigrants sélectionnés.

Nous sommes venus au Québec par choix. Nous n’avons pas l’intention de changer de province, mais l’apparent manque de considération de votre gouvernement envers les personnes comme nous, que vous avez sélectionnées, laisse un goût amer, mêlé de colère et de tristesse.

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