Le temps retrouvé, une leçon de la pandémie

«La crise de la pandémie a offert une occasion d’utiliser plus intelligemment notre temps: se contenter de moins, produire soi-même, emprunter, échanger, réparer, lire, écrire, s’éduquer», écrit l’auteur.
Photo: Aleksandar Nakic Getty Images «La crise de la pandémie a offert une occasion d’utiliser plus intelligemment notre temps: se contenter de moins, produire soi-même, emprunter, échanger, réparer, lire, écrire, s’éduquer», écrit l’auteur.

La pandémie de COVID-19 a considérablement modifié notre rapport au temps. Quelle leçon pourrions-nous en tirer ?

Avant la pandémie, nous consacrions notre temps aux tâches pressantes et usuelles à remplir. Ce temps occupé imposait sa cadence au flot quotidien : horaire de la journée, course contre la montre, projets, dossiers prioritaires, attentes. Même les loisirs n’échappaient pas à une planification serrée. Puis, la chronologie de l’ordinaire a été chamboulée. Il y eut à la fois accélération et affaissement.

Accélération, puisque les événements précédant la crise sanitaire ont vieilli d’un coup. Sans lien direct avec le coronavirus, ils ont basculé dans un passé devenusubitement lointain. Une césure s’est produite. Le monde de l’avant est né.

Affaissement, puisqu’après un début sous la houlette des « ça va bien aller », les semaines ont lentement passé. Aucune fin ne semblait poindre à l’horizon. Ce temps après lequel d’ordinaire nous courions s’est écroulé sur nous comme une chape de plomb. Il a ralenti brusquement. Il nous était impossible d’accélérer ces semaines et ces mois confinés à la maison. Mais cette situation a ouvert de nouvelles possibilités.

Cet affaissement a permis de jeter un regard neuf sur le sens de nos vies. En l’absence des repères habituels (métro-boulot-dodo), des questionnements ont pu apparaître : à quoi tout cela rime-t-il ? Comment employer maintenant notre temps quand notre emploi courant — sauf pour les travailleurs essentiels — fait défaut ? Que faire de cette ressource habituellement rare devenue abondante ?

Éducation et loisir

Accomplir ses tâches quotidiennes ne pouvait, seul, combler ce vide nouveau. Il fallait créer, produire et non seulement subir et souffrir : faire cuire son pain, communiquer autrement, pratiquer des sports ou s’initier à de nouvelles activités, cultiver des légumes et, surtout se cultiver soi-même.

Les sirènes du divertissement se sont bien sûr fait entendre. Le divertissement n’est pas en soi condamnable, mais si on lui confie toutes les rênes de nos vies, il risque fort, s’il n’élève pas un tant soit peu, de remplacer un vide par un autre vide. Le temps que nous accordons au vide ne peut être le nôtre. Comme le fast-food, il peut faire du bien sur le coup, mais il ne nourrit pas vraiment. On reste sur sa faim.

La période de la pandémie peut nous rappeler que nous étions, dans le temps de l’avant, trop souvent à la course. L’énergie vitale nous manquait. Le divertissement de masse et la consommation de bébelles rapidement obsolètes avaient alors beau jeu de nous appâter par toutes les séductions possibles. Hannah Arendt soutenait que « les loisirs de l’animal laborans ne sont consacrés qu’à la consommation » (Condition de l’homme moderne).

Il ne faut pas se surprendre si travail harassant et divertissements insipides renvoient souvent l’un à l’autre. La pandémie nous a invités, sinon contraints, à moins consommer et à tâcherd’occuper plus intelligemment son temps. Elle nous a au minimum obligés à y réfléchir.

Certes, diminuer sa consommation peut rebuter. Pour plusieurs, consommer est bien plus qu’un moyen de combler des besoins vitaux, c’est un véritable passe-temps qui a manqué pendant un certain temps. Les centres commerciaux créent des ambiances festives. Ce sont de véritables parcs d’attractions. L’achat en ligne est venu pallier ce manque, mais il n’a pas compensé ce besoin de célébrer collectivement, en présence réelle, la frénésie de l’achat.

Le temps retrouvé

La crise de la pandémie a offert une occasion d’utiliser plus intelligemment notre temps : se contenter de moins, produire soi-même, emprunter, échanger, réparer, lire, écrire, s’éduquer. Jouir positivement de son temps n’implique pas qu’il faille abandonner sa conscienceà l’industrie du divertissement de masse et à la société de consommation.

Bertrand Russel était d’avis qu’« être capable d’occuper intelligemment ses loisirs [était] l’ultime produit de la civilisation » (Éloge du bonheur). Et, toujours selon Russell, l’éducation et du temps disponible sont essentiels pour donner « accès à la plupart des meilleures choses de la vie » (Éloge de l’oisiveté). Au plus fort de la pandémie, plusieurs d’entre nous ont dû composer avec une liberté nouvelle. Dans les meilleurs cas — car il y a eu des cas difficiles, il ne faut pas les oublier —, ce fut une occasion d’exercer sa créativité et de se redécouvrir.

La pandémie est un fléau dont on se serait bien sûr passé. Quelque 3,8 millions de morts et des millions de malades dans le monde nous le confirment amplement. Cette fatalité nous propose néanmoins une occasion de réfléchir sur le temps qui nous est alloué, bref, sur le sens de nos vies. Quelle leçon pourrions-nous en tirer ? Faut-il nous réapproprier notre temps de manière plus créative, plus libératrice ? Ou l’abandonner à la société de consommation aliénante ? Se dépêcher de revenir au même monde de l’avant dans le monde de l’après, ignorer les enseignements positifs que nous pouvons tirer de l’expérience du confinement, cela signifierait que nous avons réellement perdu notre temps.

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