Rapports interculturels et tyrannie des minorités

«Le pluralisme invite essentiellement à reconnaître les mêmes droits à tous les citoyens, quelles que soient leurs origines, leurs croyances, leurs caractéristiques physiques», explique l’auteur.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Le pluralisme invite essentiellement à reconnaître les mêmes droits à tous les citoyens, quelles que soient leurs origines, leurs croyances, leurs caractéristiques physiques», explique l’auteur.

Depuis quelque temps, on peut lire et entendre que la majorité francophone au Québec serait désormais, comme d’autres majorités culturelles, l’otage des minorités. Ces dernières pèseraient indûment sur les choix de l’État et les orientations du débat public. Elles érigeraient des privilèges en droits inaliénables. Elles auraient même instauré un tabou qui empêcherait l’expression d’opinions dissidentes. Le pluralisme serait ainsi devenu un fondamentalisme, une orthodoxie intolérante. En somme, l’ancienne tyrannie de la majorité dont parlait Tocqueville se serait inversée.

Qu’est-ce que le pluralisme ?

En fait, le pluralisme invite essentiellement à reconnaître les mêmes droits à tous les citoyens, quelles que soient leurs origines, leurs croyances, leurs caractéristiques physiques. C’est cela que requiert le respect de la diversité, notamment celle qu’incarnent les immigrants et les membres des minorités. Cette orientation a connu une avancée spectaculaire après la Deuxième Guerre mondiale et son cortège d’horreurs, venant après celui de la guerre de 1914-1918. L’idée s’est alors répandue qu’il fallait protéger la diversité plutôt que la broyer. C’est le même courant d’idées qui a fait avancer la norme de l’égalité entre « races », de l’égalité entre hommes et femmes et de la liberté de croyance. Il a aussi aidé à la reconnaissance de l’homosexualité et des divers genres ou identités sexuelles. Enfin, en rejetant toute forme d’exclusion, il a inspiré une vision plus authentique de la démocratie et de la justice.

L’essor du pluralisme s’est accompagné d’une attention particulière envers les minorités ethnoculturelles, tout particulièrement les immigrants et les minorités. Dans le passé, c’est dans ces catégories sociales que se recrutaient le plus grand nombre de victimes de la part des majorités. L’histoire fourmille d’exemples à l’appui de cet énoncé. Un redressement s’imposait donc et il est en cours, ici comme ailleurs.

Il arrive que des intervenants dénoncent le fait que nos gouvernements (comme ceux d’autres nations d’Occident) n’en auraient que pour les minorités et se soucieraient moins des besoins et des droits de la majorité. D’où les expressions comme « la tyrannie des minorités », « la religion des droits », « l’exclusion des majorités », le « reniement de soi », etc.

Cette nouvelle vision tend à activer les peurs et les stéréotypes racistes déjà présents dans une partie de la population. Elle contribue aussi à banaliser la discrimination, présente ici comme ailleurs. Mais cette vision est-elle conforme à la réalité ?

Ce qui reste à faire

Les faits sont pourtant bien connus : il reste d’importants progrès à faire pour étendre les mêmes droits à tous les citoyens québécois. En ce qui concerne les minorités ethnoculturelles, il subsiste un grand nombre de manquements que chacun est à même de constater. Par exemple : les pratiques persistantes de profilage racial par les forces policières ; une sous-représentation dans l’administration publique due au fait que l’État continue depuis vingt ans à transgresser sa propre loi ; la discrimination dans le logement ; la hausse des propos haineux ; les résistances à des cimetières séparés pour les musulmans, alors qu’ils sont permis à d’autres groupes religieux ; la condition déplorable des femmes immigrantes.

Le discours de la tyrannie des minorités entraîne trois conséquences néfastes pour les minorités : il éveille dans une partie de la population des attitudes hostiles au respect mutuel ; il cause une fracture entre majorité et minorités ; il entrave l’intégration de tous les citoyens.

Les Québécois issus de la diversité

Enfin, il arrive que des mots apparemment inoffensifs colportent discrètement un message d’exclusion. C’est ce qui arrive présentement avec l’usage croissant consistant à parler de la « diversité » pour désigner les membres des minorités. Emprunté à la France, où, sans le dire, il renvoie surtout aux musulmans, je crois que c’est un usage à bannir. D’abord, il donne erronément à entendre que la majorité serait homogène. En plus, il institue une autre manière d’établir une distance, un clivage entre citoyens (entre « nous » et « eux autres »).

L’épouvantail du multiculturalisme

Il reste un autre écueil à écarter, c’est l’épouvantail du multiculturalisme canadien auquel plusieurs se plaisent à identifier le pluralisme. Selon cette conception, le pluralisme ne serait qu’une autre machination fédéraliste pour contraindre le Québec.

En réalité, le pluralisme est une philosophie générale dont on trouve des applications particulières, spécifiques, dans plusieurs modèles de gestion démocratique de la diversité. Le multiculturalisme canadien en est un, tout comme le républicanisme et l’interculturalisme, entre autres. Il est important de distinguer le pluralisme comme horizon commun et les diverses traductions qu’on peut en faire.

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