Comparer assimilation et colonisation est hautement problématique

«La violence des pensionnats et la mort de ceux et celles qui y étaient envoyés ne peuvent s’expliquer par la volonté de
Photo: Bibliothèque et Archives Canada ( PA-048574) «La violence des pensionnats et la mort de ceux et celles qui y étaient envoyés ne peuvent s’expliquer par la volonté de "seulement" civiliser ou assimiler les Autochtones, mais bien par celle de les faire disparaître», écrit l'autrice.

Le 21 juin, journée de la célébration de l’histoire des peuples autochtones, j’ai reçu une claque au visage pour le déjeuner. Pas que je ne sois pas habituée, seulement je croyais que le mois de juin était un moment de répit, de fierté et l’occasion de célébrer les différentes nations autochtones du Québec et du Canada.

Malheureusement, Christian Rioux a décidé il y a trois jours d’écrire dans Le Devoir un texte appelé « L’assimilation », dans lequel il fait une comparaison douteuse entre le système des pensionnats et ses mesures assimilatrices sur les enfants autochtones, avec l’Université Concordia et l’assimilation des Québécois et Québécoises. L’auteur tente de rendre sa comparaison moins grotesque, en expliquant le but des pensionnats ainsi : « Dès le rapport Darling (1828), les pensionnats sont promus dans le but de sédentariser, de “civiliser” et d’assimiler les Autochtones qui sont alors encore semi-nomades. »

L’objectif de ces pensionnats a toujours été de « tuer l’Indien dans l’enfant » (FADG, Fondation autochtone de guérison). La violence des pensionnats et la mort de ceux et celles qui y étaient envoyés ne peuvent s’expliquer par la volonté de « seulement » civiliser ou assimiler les Autochtones, mais bien par celle de les faire disparaître. L’Université Concordia n’a jamais voulu faire disparaître les Canadiens français qui s’y sont inscrits, rappelons-le, de manière volontaire (contrairement au pensionnat). On ne leur dit pas qu’ils iront en enfer s’ils parlent français, et ils ne subissent pas de punitions corporelles s’ils parlent leur langue sur le campus… Il y a même un département d’études françaises et des cours de français à Concordia, et certains programmes de cycles supérieurs exigent que tous leurs étudiants et étudiantes passent un examen de français, s’assurant ainsi que même les étudiants internationaux acquièrent un minimum de connaissance de la langue française (concordia.ca). Aucun pensionnat ne permettait de parler sa langue ou de pratiquer sa culture, encore moins de l’étudier.

Rioux rapporte ensuite le vieux discours impliquant que les pensionnats au Québec étaient moins nombreux que dans le reste du Canada : « Est-ce un hasard si ces pensionnats furent si peu nombreux au Québec où, à deux exceptions, ils n’apparurent que dans les années 1950 ? »

C’est toujours un argument facile que de dire qu’on est moins mauvais que les autres. Par contre, M. Rioux ne mentionne pas le fait que le Nouveau-Brunswick et l’Île-du-Prince-Édouard n’ont jamais disposé de telles institutions, les gouvernements de l’époque considérant les Autochtones comme suffisamment « assimilés » à la culture eurocanadienne (Encyclopédie canadienne). Il faut rappeler que la colonisation commence beaucoup plus tôt dans l’Est (Maritimes, Québec). Lors de la mise en place des pensionnats dont parle M. Rioux, en 1828, les Autochtones de l’Est canadien ont déjà fait face à 200 ans de colonisation, de déplacements forcés et d’assimilation — la première école missionnaire destinée à l’évangélisation des Autochtones ayant été ouverte par les Récollets en 1620 près de Québec. Malgré cela, pour achever le travail commencé des siècles auparavant, le Québec s’est quand même joint à la politique des pensionnats, en plein XXe siècle, à un moment où la province commence justement à rechercher sa propre émancipation culturelle et politique — à la veille de la Révolution tranquille. Si le Québec avait voulu résister aux politiques canadiennes des pensionnats en affirmant sa différence, il n’y aurait simplement pas participé.

Finalement, Christian Rioux termine sur une note sans équivoque : « Des pensionnats autochtones à l’Université Concordia, le résultat est le même : l’assimilation ! »

Comparer assimilation et colonisation est hautement problématique. La Commission de vérité et réconciliation parle de « génocide » et non d’assimilation (CVR, 2015). On ne peut pas parler d’assimilation dans le cas des pensionnats autochtones sans effacer toute la violence que représente leur existence en elle-même ni les violences quotidiennes qui y étaient perpétrées. Une telle affirmation minimise l’intention et l’impact derrière ces institutions. M. Rioux parle d’assimilation en séparant ce concept de la mort. Nous, les Autochtones, n’avons pas le privilège de considérer les pensionnats sans la mort. Le système des pensionnats a occasionné la mort de plus de 6000 enfants (Murray Sinclair, CVR 2008.) Le taux de mortalité dans certains pensionnats atteignait les 50 %, ce qui avait été documenté par le Dr Peter Bryce dès 1907. Rappelons que le Québec a quand même accepté l’ouverture de pensionnats après cette date. Ce serait la moindre des choses que de réviser ce type d’article, au moment où le Canada « découvre » une fosse commune contenant le corps de 215 enfants non identifiés, nombre qui ne cessera d’augmenter plus les fouilles avanceront. La comparaison entre l’assimilation des Québécois et des Autochtones, en plus de minimiser les violences vécues historiquement et de façon contemporaine par les peuples autochtones, n’est pas factuelle. Heureusement, les étudiants de l’Université Concordia ont la possibilité d’aller à l’école sans craindre les violences physiques et sexuelles, encore moins la mort. Les Québécois et Québécoises ont toujours eu droit à leurs institutions religieuses, politiques et législatives. Ils et elles ont eu droit de protéger leur langue, leurs traditions et leur culture. Ils et elles ont toujours eu leurs propres institutions et systèmes d’enseignement. Surtout, les parents et les communautés québécoises ne se sont jamais vu enlever leurs enfants. La comparaison entre les pensionnats et l’Université Concordia est problématique, car elle diminue l’impact de la colonisation sur les Autochtones, ce qui permet une déresponsabilisation de la société québécoise.

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Réponse du chroniqueur :

Ma chronique n’a jamais eu la moindre prétention de comparer les conditions subies par les peuples autochtones et celles subies par les Canadiens français. Ce serait ridicule. Elle se contente de constater qu’à partir de la Conquête, celles-ci procèdent d’un même pouvoir colonial et de la même logique assimilatrice définie par l’Empire britannique et reprise par le gouvernement canadien. Si les Canadiens français s’en sont mieux tirés, c’est qu’ils ont pu imposer un rapport de force. Ce qui ne fut malheureusement pas le cas des populations autochtones, dispersées sur un immense territoire.

L’un des meilleurs exemples de ces politiques demeure la répression sauvage de la nation Métis du Manitoba, née de la fusion de nos deux peuples. Aussi terrible soit-il, le sort subi par les Autochtones ne saurait pour autant être qualifié de génocide. Quand on veut supprimer physiquement, de manière consciente, systématique et planifiée une population, comme on l’a fait en Allemagne, en Arménie, au Rwanda et au Cambodge, on ne se donne pas la peine de créer des pensionnats.

Quant à l’assimilation, elle peut prendre des formes violentes, mais elle peut aussi être volontaire. Elle n’en demeure pas moins de l’assimilation.

Christian Rioux

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