Quelles mains sont aux commandes de la recherche médicale?

«Une recherche scientifique idéale viserait l’avancée des connaissances pertinentes pour le bien-être de la population, sans biais commercial, afin de réduire au maximum la mortalité et la morbidité», écrit l'auteur.
Photo: iStock «Une recherche scientifique idéale viserait l’avancée des connaissances pertinentes pour le bien-être de la population, sans biais commercial, afin de réduire au maximum la mortalité et la morbidité», écrit l'auteur.

La recherche médicale est-elle centrée sur les besoins en santé de la population ou sur les intérêts commerciaux des firmes ? Une littérature importante existe sur les conflits d’intérêts en médecine. Les études ont démontré que, systématiquement, des chercheurs ayant des intérêts financiers liés aux résultats de leurs recherches vont plus souvent arriver à des résultats avantageux que des chercheurs qui seraient entièrement indépendants. Ainsi, lorsqu’une société pharmaceutique finance des études sur un de ses médicaments, on risque davantage de voir un biais de recherche (conscient ou inconscient) en faveur du produit.

De la même façon, on sait aussi que les projets de recherche financés par l’industrie sont souvent organisés de manière très consciente en faveur d’intérêts commerciaux. On peut penser aux « Monsanto Papers », au « Sugar Papers », aux recherches sur les changements climatiques financées par les compagnies de pétrole, ou encore aux recherches sur les opioïdes financées par la firme Purdue Pharma. Dans tous ces cas, force est de constater que les projets de recherche scientifique financés par ces firmes avaient été enrégimentés afin d’accroître les capacités de revenus de sociétés commerciales au détriment de la science et de la population.

La recherche scientifique se veut pourtant une entreprise d’avancement des connaissances protégée de tout type de biais. Ainsi, en recherche médicale, pour s’assurer de la fiabilité des résultats lorsqu’on teste un médicament, on prend une série de mesures visant à réduire tout biais : on compare les personnes qui testent un produit avec un groupe de contrôle, on randomise les participants pour éviter tout biais de sélection ; on dissimule aux participants s’ils font partie du groupe test ; on donne au groupe de contrôle un placebo afin d’éliminer le biais dû à l’effet placebo ; et on dissimule au chercheur quels patients font partie de quel groupe pour éliminer tout biais dans le rapport des résultats. Pour toutes ces raisons, on considère normalement que l’étalon de référence en science médicale produisant les résultats les plus fiables est « l’essai clinique randomisé à double aveugle ».

Malheureusement, les biais créés par les conflits d’intérêts peuvent être aussi importants que les biais de sélection ou les effets placebos, mais la science n’a pas encore cherché à les éliminer. Au mieux, elle oblige seulement leur divulgation.

Une étude réalisée

La question reste alors de savoir quelle est l’importance réelle de ces conflits d’intérêts dans la science médicale ? Est-ce un phénomène périphérique ou est-ce un moteur important de la recherche ? Avec mon équipe de recherche, on a tenté de mesurer ces impacts en déterminant quels sont les projets dominants de la recherche médicale, qui en sont les acteurs et quels sont les thèmes traités. Nos résultats m’ont particulièrement déprimé.

Notre étude recense les projets de recherche dominants à partir des articles publiés dans les 30 revues médicales ayant le plus haut facteur d’impact (un critère bibliométrique auquel recourt la communauté scientifique pour recenser les journaux et articles scientifiques les plus importants), et établit ensuite les liens institutionnels et conflits d’intérêts des auteurs de ces articles, ainsi que les thèmes dominants de ces articles.

Parmi les 200 institutions les plus importantes derrière les projets de recherche dominants, on retrouve sans surprise les universités les plus réputées (comme Harvard, Johns-Hopkins University, Oxford ou University of London), mais on constate avec déception que les sociétés pharmaceutiques sont aussi des acteurs centraux dans ces projets de recherche (Pfizer, GlaxoSmithKline, Novartis, Roche, Amgen). Alors que la science devrait être protégée de tout biais pouvant être lié à des conflits d’intérêts, la présence des firmes au sein des projets de recherche dominants signifie qu’elles sont co-constitutives dans l’organisation de la recherche scientifique au cœur de ce secteur.

Plus troublant encore, l’analyse des thèmes privilégiés nous fait constater que c’est la recherche sur le cancer et les maladies cardiovasculaires qui prédominent, particulièrement dans une perspective de biologie cellulaire et moléculaire. Pour le dire autrement, la recherche dominante porte sur les maladies les plus lucratives pour de nouveaux médicaments même si elles se traduisent par des avancées thérapeutiques souvent peu significatives pour la population. Par exemple, en oncologie, nous pouvons faire un succès commercial avec un produit incapable de démontrer une avancée thérapeutique significative par rapport aux autres médicaments existants.

On cherchera en vain, parmi les projets dominants, les niches de recherche qui pourraient conduire à de grandes avancées thérapeutiques mais qui ne seraient pas profitables commercialement. Par exemple, brillent par leur absence les recherches sur les maladies tropicales, sur les virus pathogènes (avant 2020), sur les déterminants sociaux de la santé ou encore sur les facteurs socio-environnementaux (ces derniers restaient tout de même présents jusqu’en 2008).

Une recherche scientifique idéale viserait l’avancée des connaissances pertinentes pour le bien-être de la population, sans biais commercial, afin de réduire au maximum la mortalité et la morbidité. Notre étude nous permet de comprendre que nous sommes encore loin de cet idéal et que les intérêts commerciaux sont maintenant au cœur de l’organisation de la recherche scientifique en santé.

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