Déboulonner les monuments de Maisonneuve et de Dollard?

Le monument consacré à de Maisonneuve, place d’Armes, est d'une «violence inouïe», observe l'auteur.
Photo: iStock Le monument consacré à de Maisonneuve, place d’Armes, est d'une «violence inouïe», observe l'auteur.

Le 21 juin, Journée nationale des Autochtones, devons-nous déboulonner le monument de Maisonneuve à la place d’Armes et celui de Dollard des Ormeaux au parc La Fontaine ? La question pourra choquer, mais il faut pouvoir y répondre clairement. Le temps n’est plus à faire semblant qu’on ne voit rien.

Parmi tous les monuments consacrés à des personnages de notre histoire plantés ici ou là dans le domaine public, ceux de Maisonneuve et de Dollard sont les plus violents et les plus anti-Autochtones qui soient.

Deux des bas-reliefs du piédestal du monument à Maisonneuve sont d’une violence inouïe : Maisonneuve tire à bout portant sous le menton d’un chef iroquois (30 mars 1644) ; dans l’autre, Dollard se débat alors qu’un de ses compagnons va trancher la tête d’un Iroquois qu’il étrangle de son autre main (mai 1660). Puis, tout autour, Lambert Closse et Charles Le Moyne font le guet, mousquet et faucille à la main, prêts à affronter l’Iroquois, qui se tient tapi, tomahawk à la main.

L’affrontement entre deux mondes

La violence qu’évoquent ces personnages est une représentation brutale de l’affrontement armé entre deux mondes autour de l’enjeu de l’appropriation du territoire et de la prépondérance des valeurs de la foi chrétienne, bien illustré par les deux autres bas-reliefs.

Quant au personnage même de Maisonneuve, une main sur le pommeau de son épée, symbole de la puissance des armes, il élève l’autre sur l’étendard de la conquête bien fixé à la hampe d’une lance acérée.

Les discours prononcés lors de l’inauguration du monument, le 1er juillet 1895, par les orateurs de marque ne laissent pas de doute sur le sens que le monument doit transmettre aux générations présentes et à venir : Ville-Marie, c’est la conquête d’un territoire et l’assujettissement de la barbarie représentée par les « sauvages », pour le plus grand triomphe de la civilisation.

Il y a eu un peuple vainqueur qui se dresse face à l’église Notre-Dame, armé jusqu’aux dents, bien fier de sa certitude de la supériorité de sa foi et de son bon droit, et un autre, le vaincu, l’Iroquois, quasi nu, voué à disparaître au bout de l’épée et du fusil !

Voilà comment on a voulu à cette époque interpréter dans le bronze pour notre édification la naissance de cette Nouvelle-France idyllique : l’occupation par la force d’un territoire pour imposer les valeurs d’une civilisation perçue comme supérieure. Comme tout projet colonial, il s’appuie sur l’inégalité foncière des races. Parce qu’il se croit supérieur, le colon a le droit et le devoir de prendre l’autre en tutelle, de l’éduquer bon gré mal gré, à son exemple, et en même temps de l’exploiter à son profit. Le compte y est, ne nous leurrons pas : nos ancêtres ont été une puissance coloniale avec tous ses attributs. Ce qu’on reprochera ensuite aux Anglos, après l’avoir bien pratiqué nous-mêmes, jusqu’aux esclaves panis, sioux ou illinois au service de Frontenac, des Jésuites et du Séminaire de Québec. […]

Le mythe du sauvage

Accélérons l’histoire. Le 28 mai 2021, on découvre les cadavres de 215 jeunes enfants autochtones dans une fosse commune anonyme, sans aucune croix, perdue derrière un pensionnat autochtone catholique en Colombie-Britannique. Après avoir été enfouis comme des déchets, ils n’ont même pas eu droit à un signe d’éternité et de salut… dans un dernier sursaut de charité ! Des centaines, voire des milliers d’autres enfants autochtones, ailleurs au pays, ont connu le même sort horrible.

C’est là où nous en sommes. C’est là où nous mène l’aventure pour « la civilisation graduelle des Indiens » (titre de la loi de 1857 du Parlement du Canada uni, parrainée par Étienne-Paschal Taché, alors premier ministre, et George-Étienne Cartier). Hector Langevin prendra la relève en 1867 comme surintendant des affaires indiennes, épaulé par la Loi sur les Indiens de John A. Macdonald en 1876.

Nous tous, depuis le début, avons entretenu ce mythe du « sauvage », puis de « l’Indien » dans un rôle piégé : l’ennemi implacable, le traître, l’être répulsif, hérité tout droit des descriptions transmises par les récits et l’imagerie qui en a émergé depuis les Relations des Jésuites (dès 1632), chroniqueurs habiles pour stigmatiser les Indiens qui résistaient à se faire dépouiller de leurs terres, de leurs croyances, puis de leurs langues et de leur identité, satisfaits que nous sommes, avec l’établissement des pensionnats autochtones, de la supériorité de notre pouvoir sur eux, de notre capacité de déterminer leur « destinée » et de la construire en conformité avec celle que nous élaborons pour nous-mêmes.

La mémoire historique de ces événements ne doit pas être fixée une fois pour toutes dans ces représentations de bronze arrogantes qui trônent depuis 125 ans. Nous ne sommes pas prisonniers du récit que nos prédécesseurs ont entretenu depuis des siècles.

Si nous devons cheminer vers une quête mutuelle de reconnaissance, d’égalité et de souveraineté culturelle respectée, nous devons ménager un espace public pour que les Autochtones puissent, eux aussi, faire valoir leur interprétation de ces événements et de l’histoire comme ils l’ont vécue, eux, et comme ils la perçoivent. Thomas King, auteur cherokee, en donne une idée dans son ouvrage L’Indien malcommode.

Ils doivent pouvoir également occuper l’espace symbolique des lieux publics à Montréal pour donner le change à ces monuments qui déshumanisent les peuples autochtones, affirment la supériorité de la civilisation des colons et les marquent au fer rouge de l’exclusion et de l’état de sous-être, comme tous ces enfants, innocentes victimes des pensionnats autochtones, et des Joyce Echaquan de ce monde, qui chaque jour subissent l’opprobre de leur identité.

Un passé honteux et indigne

On ne peut plus tarder pour qu’à proximité de ces deux monuments, et de plusieurs autres, les nations autochtones puissent exprimer sur des panneaux de bronze, en permanence, leur vision à elles du choc de ces cultures. Comme l’écrivait le juge Antonio Lamer de la Cour suprême, « nous sommes ici depuis 400 ans et nous n’avons pas l’intention de quitter [le pays] » ; il faut, et c’est notre obligation, que de part et d’autre nos visions respectives de l’histoire puissent cohabiter dans une mémoire réconciliée. C’est à la Ville de Montréal de prendre l’initiative de faire droit à cette dignité retrouvée, pour que soient installées ces nouvelles « tables de la loi » près de ces deux monuments d’un passé honteux et indigne. 

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