L’éviction

«Qui protégera nos droits les plus élémentaires, à commencer par celui d’avoir un simple chez-soi?» demande l'autrice.
Photo: Pedro Ruiz Archives Le Devoir «Qui protégera nos droits les plus élémentaires, à commencer par celui d’avoir un simple chez-soi?» demande l'autrice.

Une voiture de luxe blanche s’est garée devant l’immeuble. Deux hommes vêtus de complets en lin et portant des verres fumés en sont sortis. L’un d’eux a cogné à la porte de ma voisine et lui a ordonné de sortir ses affaires « maintenant ». Elle a protesté. L’autre a répliqué d’une voix forte : « Sais-tu ce que signifie “maintenant” ? » Agression verbale. Humiliation. Deux hommes contre une femme.

J’ai assisté à la scène, impuissante, m’assurant néanmoins qu’ils me voient, mon téléphone à la main. Devant l’injustifiable, ils ont baissé le ton, sont entrés dans le logement afin que je n’entende pas la suite de la conversation ni ne puisse la filmer. Quelques minutes plus tard, ils attendaient à l’extérieur que ma voisine sorte ses biens. « Plus vite ! Nous n’y passerons pas la journée ! » Ma voisine s’est exécutée, muette.

Une fois les objets éparpillés sur le trottoir, les clefs récupérées, la porte de l’appartement verrouillée, les deux hommes sont partis l’air satisfait. Les pneus ont crié. La voiture immaculée a filé. C’est ainsi que j’ai fait connaissance avec mes propriétaires, ou plutôt avec les managers d’une compagnie de gestion immobilière. À l’ère du capitalisme numérique, en temps de COVID de surcroît, les baux se signent à distance, entre des machines.

Ma voisine, dans l’attente de reprendre son boulot de serveuse dans un bar — le temps que les mesures sanitaires tombent —, avait demandé, à une adresse courriel impersonnelle sans moyen de parler à qui que ce soit, de patienter quelques semaines. Elle était en retard d’un paiement. Ils ne pouvaient pas attendre, semble-t-il. Ils ne le pouvaient tellement pas qu’ils n’ont pas eu besoin du Tribunal administratif pour agir. Pas de temps à perdre, la méthode mafieuse est la plus efficace.

Pourtant, le taux d’occupation ici n’est que de 40 %. Qu’est-ce qui justifie de tels agissements si ce n’est que l’on préfère voir les logements vides, loués à prix forts occasionnellement sur Airbnb pour la saison touristique qui s’annonce ? Et pour le reste, l’immeuble prendra de la valeur avec le temps.

Il y a fort à parier que le complexe de dix studios construit il y a deux ans sera bientôt vendu à une autre compagnie de gestion qui répétera le même numéro. Elle pourrait être d’origine étrangère. Elle pourrait servir à mettre en circulation de l’argent venant de paradis fiscaux, comme le souligne le journaliste Fredrik Gertten dans son excellent film documentaire Push. La logique de la valeur n’a pas d’âme ni de cœur, même lorsqu’il s’agit de donner un toit sur la tête à un être humain. Ce scénario écrit depuis belle lurette se répète quotidiennement au Québec, et de plus en plus en région, disent les associations de locataires.

Triste avant-goût

Faire partie de la classe populaire, c’est vivre avec la peur constante d’être jeté à la rue faute de pouvoir accumuler un capital pour sécuriser ses besoins fondamentaux. Une part croissante de la population doit (ou devra) consacrer un pourcentage de plus en plus élevé de ses revenus pour s’abriter, jusqu’à ne plus pouvoir le faire, entraînant des mobilités et parfois l’itinérance. Voilà un avant-goût d’une société qui, dans un court horizon, si rien ne change, si le souci de partager plus n’aiguise pas les consciences, n’arrivera plus à loger ses citoyens.

Que faire devant de tels comportements déshumanisés, dans ce cas-ci à l’égard d’une locataire qui vit des temps durs dans le contexte de la pandémie ? Que se passera-t-il à mesure que les impacts des changements climatiques se feront sentir, sans crier gare, rendant les gens de plus en plus vulnérables et dépendants de grands groupes financiers anonymes ? Comment agir face à des fiers à bras serviles devant le capital et leurs maîtres invisibles qui dominent le jeu si ce n’est en sortant son cellulaire pour immortaliser la violence, comme l’ont fait des citoyens américains lors du meurtre de George Floyd par un policier ? Qui protégera nos droits les plus élémentaires, à commencer par celui d’avoir un simple chez-soi ? L’État et ses ministres sous les lobbys de courtiers et de firmes immobilières ?

Par chance, ma voisine avait une amie qui pouvait l’héberger, une solidarité réelle bien loin du monde affairiste. En quittant les lieux dans la vieille voiture économique de sa chum, pleine à ras bord, elle a crié : « Faites l’amour, pas la guerre ! » Ses paroles ont vite été enterrées par le son sourd d’une grue de chantier empilant des blocs de béton au coin de la rue, un autre projet immobilier vendu à la population comme une manière de donner du lustre au centre-ville. En effet, l’entreprise de nettoyage va bon train.

Quant à moi, j’en perds le sommeil.

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