Deux visions pour écrire l’histoire des interprètes au pays

«Mon intention en rédigeant cet ouvrage a été de peindre la réalité telle qu’elle était à l’époque, en évitant les jugements de valeur», écrit Jean Delisle.
Photo: Presses de l'Université Laval / Photomontage Le Devoir «Mon intention en rédigeant cet ouvrage a été de peindre la réalité telle qu’elle était à l’époque, en évitant les jugements de valeur», écrit Jean Delisle.

Dans son texte « Missionnaires, interprètes et pensionnats autochtones » (Le Devoir, 14 juin), la professeure Marie-Alice Belle de l’Université de Montréal laisse entendre que, dans mon ouvrage Interprètes au pays du castor (PUL, 2019), je me suis rendu coupable de « complaisance », que je valorise la profession « à tout prix » et que je pratique une forme de « négationnisme » à l’égard notamment des pensionnats autochtones en adoptant une « perspective éminemment coloniale ». J’aurais dû, selon elle, prendre position et dénoncer le sort réservé aux Autochtones dans l’histoire du pays.

La première exigence qui s’impose à celui ou à celle qui procède à la critique d’un ouvrage, me semble-t-il, est de bien saisir l’intention initiale de l’auteur, sinon on risque de critiquer un livre qu’il n’a pas écrit.

Ma collègue, elle-même historienne de la traduction, conviendra avec moi que tout historien doit savoir résister à une triple tentation : a) la tentation rhétorique, qui le porte à composer des morceaux de bravoure, à voir l’histoire comme matière à susciter l’émotion ; b) la tentation politique, qui consiste à idéaliser des personnages, à chanter des génies nationaux, à s’apitoyer sur le sort des martyrs de l’intolérance, des exploités ; c) la tentation éthique, qui transforme les livres d’histoire en ouvrages de morale.

L’historien n’est ni un porte-drapeau, ni un juge, ni un philosophe, ni un moraliste. Il lui faut être capable de dépasser la vision étroite que lui imposent sa société, sa culture et les événements de l’heure, d’éviter de projeter ses idées, ses sentiments, ses préoccupations d’homme et de femme du XXIe siècle dans les esprits et les cœurs des hommes et des femmes d’un autre temps. L’anachronisme, disait Marc Bloch, est le péché irrémissible de l’historien.

« Jamais, écrit encore cet éminent historien, un phénomène historique ne s’explique pleinement en dehors de l’étude de son moment. » Pour le dire autrement, un fait ne peut être séparé des circonstances historiques qui l’ont vu naître.

La professeure Bell devra m’expliquer en quoi mon titre Interprètes au pays du castor évoque une « perspective coloniale », alors qu’il signifie tout simplement « interprètes ayant vécu à l’époque du commerce des fourrures en Nouvelle-France et au Canada ».

Mon intention en rédigeant cet ouvrage a été de peindre la réalité telle qu’elle était à l’époque, en évitant les jugements de valeur. Que ma collègue ait des réserves sur la collaboration des interprètes avec les missionnaires, la couronne française, la couronne britannique et, plus près de nous, avec les autorités fédérales qui ont créé le système des pensionnats autochtones à la fin du XIXe siècle, c’est son droit le plus strict, mais ce n’était pas mon propos. Un historien peut ne pas vouloir se transformer en essayiste ou en politicologue.

Tout le passage du chapitre 12 des Relations de 1637 qu’évoque l’auteure de l’article n’est pas dans mon livre, mais pourrait très bien figurer dans celui qu’elle pourrait rédiger sur le sujet en adoptant un point de vue « anticolonialiste ».

J’ai, en revanche, abondamment parlé dans mon dernier chapitre de Jean L’Heureux, faux prêtre, pédophile et « allié » des oblats, qui a collaboré directement avec les missionnaires à l’établissement en 1883-1884 des pensionnats catholiques en Alberta. Établissements financés, comme chacun le sait, par le gouvernement de John A. Macdonald, qui a aussi mis sur pied les réserves. Double honte nationale ! Si je me borne à mentionner les faits liés à ces sombres épisodes, cela ne veut pas dire pour autant que je les cautionne. Bien au contraire. Il faut savoir lire entre les lignes.

J’ai voulu faire connaître et même valoriser, j’en conviens, le travail de certains interprètes cantonnés dans les marges de l’histoire en privilégiant la méthode biographique et une écriture narrative par souci de lisibilité. J’ai montré que plusieurs des interprètes étudiés ont été élevés par le gouvernement canadien au rang de « personne d’importance historique nationale » et que l’on a érigé des monuments à certains d’entre eux.

Faut-il aujourd’hui considérer ces interprètes comme des « collabos » sous l’Occupation des Blancs et déboulonner leurs statues ? Personnellement, je ne suis pas révisionniste. Même le révisionnisme peut être instrumentalisé.

D’ailleurs, les Autochtones n’étaient pas dupes ; ils savaient très bien défendre leurs intérêts économiques et politiques lorsqu’il le fallait. J’en donne de nombreux exemples, en commençant par les deux interprètes de Jacques Cartier, Domagaya et Taignoagny, qui n’ont jamais trahi leur peuple au profit des Français. On peut évidemment discuter du sort que ceux-ci leur ont réservé lorsqu’ils sont devenus trop intrigants.

Et si les Népissingues ont surnommé Jean Nicolet Achirra, c’est-à-dire « homme deux fois », c’est qu’ils lui vouaient une grande admiration et ne voyaient pas en lui un « méchant Européen colonisateur et exploiteur », comme on aurait sans doute voulu que je le dépeigne.

Marie-Alice Belle aurait souhaité que j’insiste sur les « pans sombres » que révèlent les sources documentaires de l’histoire de la traduction au Québec et au Canada : « Il est urgent de les reconnaître [ces pans sombres], de les documenter et de les étudier », écrit-elle. L’intention est fort louable et j’espère qu’elle donnera suite à ce souhait. Le cas échéant, elle trouvera en moi un lecteur des plus attentifs.

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