Santé publique et décès liés aux drogues

«Les directives de distanciation sociale et le couvre-feu entrent en contradiction avec une des principales mesures de précaution pour les utilisateurs de drogues injectables: ne jamais consommer seul», écrivent les auteurs.
Photo: Spencer Platt/Getty Images/AFP «Les directives de distanciation sociale et le couvre-feu entrent en contradiction avec une des principales mesures de précaution pour les utilisateurs de drogues injectables: ne jamais consommer seul», écrivent les auteurs.

Au début de la pandémie, il a été décidé de mettre en œuvre des interventions médicales et de santé publique pour sauver la vie des patients atteints de COVID-19. Les effets néfastes non mortels — médicaux, sociaux, économiques — de ces interventions furent relégués au second plan (ex. : coûts économiques des interventions, problèmes de santé non-COVID graves, violence familiale, isolement et perte des réseaux microsociaux de soutien, détresse morale, pertes d’emplois, appauvrissement des ménages, accroissement des inégalités, etc.).

Sauver des vies en sacrifiant une quantité, même colossale, de santé et de bien-être collectifs est une position qui peut se défendre dans certaines circonstances. Toutefois, les interventions médicales et de santé publique contre la COVID-19 ont aussi sacrifié des vies présentes et futures (ex. : des médecins affirment que le délestage dans les centres hospitaliers entraînera des décès, notamment en oncologie).

Hausse des surdoses

Des études américaines sur les décès excédentaires par rapport aux années précédant la pandémie ont révélé que, déjà en 2020, ces décès supplémentaires n’étaient pas tous causés par la COVID-19. L’une de ces études évalue que 22 % des décès excédentaires n’étaient pas attribuables à la COVID-19, une autre estime cette proportion à 35 %. Différents facteurs peuvent expliquer ce phénomène, notamment les surdoses et les intoxications aux drogues.

En effet, les interventions de santé publique contre la COVID-19 ont causé une hausse importante des surdoses chez les utilisateurs de drogues au Canada et ailleurs dans le monde. En Ontario la hausse de décès liés aux opioïdes a été d’environ 76 % de mars à décembre 2020 par rapport à la même période l’année précédente, atteignant 2050 décès. Pour la même période, 904 Albertains sont décédés de surdose d’opioïdes, une augmentation de 66 %. En Colombie-Britannique, la hausse des décès liés aux opioïdes et autres drogues a été de 74 % en 2020, atteignant 1716 décès. Au Québec, le phénomène est de moindre ampleur, mais on comptait tout de même 547 décès, une augmentation de 32 %.

Les causes

D’abord, la pandémie est venue accélérer des tendances déjà présentes, notamment le virage vers des opioïdes de synthèse très puissants, la grande disponibilité d’anxiolytiques non pharmaceutiques et la tendance à la hausse de la consommation de méthamphétamine (avec les difficultés économiques, de nombreux consommateurs de cocaïne se sont tournés vers la « méth »).

Ensuite, les directives de distanciation sociale et le couvre-feu entrent en contradiction avec une des principales mesures de précaution pour les utilisateurs de drogues injectables : ne jamais consommer seul. En effet, il est important d’être accompagné afin de pouvoir compter sur quelqu’un pour intervenir en cas de surdose. On pense aussi évidemment à la détresse et au stress (ex. : isolement, perte d’emploi) qui ont pu augmenter non seulement les prévalences d’usage, mais aussi les usages à risque.

De plus, lors de la révision des protocoles d’intervention, les autorités canadiennes n’ont pas cru bon de privilégier la réduction des risques de mourir d’une surdose face aux risques de contracter la COVID-19 en ne recommandant pas la ventilation d’urgence (ou bouche-à-bouche), alors que cela a été fait pour ce qui est des noyades. Seule la Colombie-Britannique a maintenu la ventilation d’urgence.

Enfin, les interventions de santé publique contre la COVID-19 ont limité l’accès de services de soutien communautaire (ex. : testage des drogues, prévention des surdoses, sites de consommation supervisée).

Des solutions

Plusieurs solutions fondées sur la science et la santé publique existent et doivent être mises en œuvre dans les meilleurs délais pour que cesse cette surmortalité due à nos politiques et aux interventions dans le cadre de la pandémie. Une de ces solutions, certes imparfaite, mais adaptée à la situation d’urgence actuelle, est celle de l’approvisionnement des utilisateurs en drogues sécuritaires et réglementées (safe supply). Connaissant les conditions dans lesquelles se trouvent les personnes qui consomment des drogues, particulièrement des opioïdes, il est cruel de ne pas mettre en place une telle mesure immédiatement et d’empêcher des gens de mourir d’une cause évitable.

La décriminalisation, voire la légalisation, de la possession simple de drogue pour un usage personnel, le renforcement des interventions de première ligne en réduction des méfaits et la lutte contre la stigmatisation sont d’autres mesures nécessaires.

Durant la pandémie, les gouvernements se sont targués de s’appuyer sur la science et sur la santé publique afin de prévenir les décès causés par la COVID-19. Pourquoi ne font-ils pas de même pour prévenir les décès causés par les surdoses et les intoxications aux drogues ?

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