Missionnaires, interprètes et pensionnats autochtones

La découverte des restes de 215 enfants sur le site d’un pensionnat autochtone en Colombie-britannique le 27 mai dernier a ouvert la voie, au Québec, à une remise en question sur l’enseignement de l’histoire des peuples autochtones. Selon l’autrice, les interprètes ont collaboré à l’institution des premiers pensionnats en Nouvelle-France, une partie de l’histoire de la profession qu’il faut reconnaître, documenter et étudier.
Renaud Philippe Le Devoir La découverte des restes de 215 enfants sur le site d’un pensionnat autochtone en Colombie-britannique le 27 mai dernier a ouvert la voie, au Québec, à une remise en question sur l’enseignement de l’histoire des peuples autochtones. Selon l’autrice, les interprètes ont collaboré à l’institution des premiers pensionnats en Nouvelle-France, une partie de l’histoire de la profession qu’il faut reconnaître, documenter et étudier.

Mon propos répond à ceux de ma collègue Marie-Pierre Bousquet, qui dénonçait dernièrement un certain déni de la réalité des pensionnats autochtones chez les historiens du Québec. Bouleversée comme tous par les événements des derniers jours, je tiens à signaler à mon tour la complaisance plus ou moins coupable qui guette les historiens de la traduction au Canada francophone.

En préparant mes cours d’histoire de la traduction à l’Université de Montréal, je me suis souvent étonnée de la rareté des études sur la place des interprètes dans les contacts entre colons et peuples autochtones en Nouvelle-France. L’autorité immédiate dans la discipline est Jean Delisle, professeur émérite à l’Université d’Ottawa, et qui a consacré sa longue carrière d’historien et de pédagogue à la « défense et illustration » de la place des traducteurs dans l’histoire.

Certainement louable et sans doute nécessaire à l’heure de l’automatisation croissante de la traduction, la valorisation de la profession à tout prix crée cependant des angles morts, et risque de basculer dans une forme de négationnisme qu’il est urgent de corriger.

Cette tendance me semble ternir le dernier ouvrage de Delisle, Interprètes au pays du castor (Presses de l’Université Laval, 2019), pourtant primé par la communauté traductologique. Le titre lui-même évoque une perspective éminemment coloniale sur le territoire. Mais plus troublante est la reprise, au sein d’un récit qui se veut scientifique, du discours missionnaire sur les populations autochtones du Québec et sur le rôle donné aux interprètes dans leur « conversion », sans qu’aucun filtre discursif vienne s’interposer.

Exemple saisissant : le cas de Jean Nicolet, pudiquement présenté comme « aide-missionnaire » en Nouvelle-France, et dont la « conduite exemplaire [lui] vaut des éloges… ». Exemplaire pour qui ? Aucun positionnement de l’historien. Ce dernier cite ensuite, toujours sans commentaire, les Relations des Jésuites : « Le père Barthélemy Vimont écrit [à son sujet] : “il sçavoit manier & tourner [les Autochtones] où il vouloit d’une dexterité qui à peine trouverra son pareil ”. » Et comme si le lecteur ne pouvait déceler la violence implicite au propos, Delisle de conclure vaillamment : « Le surnom peut exprimer l’admiration que les Indiens portent à un interprète aussi brave et vaillant qu’eux ; […] Jean Nicolet [est] surnommé par les Népissingues Achirra, “homme deux fois”. Sans doute le plus bel éloge que l’on puisse adresser à un interprète. »

Discours institutionnalisé

Partie à la recherche de Nicolet dans les Relations des Jésuites, je l’ai retrouvé dans un épisode que n’évoque pas l’épopée de Delisle. Il s’agit du chapitre XII de la Relation de 1637, où, ayant longuement commenté la difficulté d’« instruire » les enfants des peuples autochtones non sédentarisés, Paul Le Jeune relate la fondation du premier « séminaire huron ». Le moyen ? Retirer douze enfants à leurs familles et les former à Québec en milieu chrétien, c’est-à-dire en langue française et en habit européen, loin de l’influence de leurs aînés.

La tentative échoue dans un premier temps, relate Le Jeune, à cause de la « tendresse extraordinaire » des mères autochtones qui refusent d’être séparées de leurs enfants. C’est alors qu’interviennent Nicolet et autres « truchements » pour tâcher de convaincre parents et enfants. Finalement, le Conseil huron envoie trois jeunes hommes plus âgés à la place des douze enfants sélectionnés par Brébeuf ; trois autres les rejoindront par la suite, escortés par Nicolet. L’entreprise de recrutement prend fin, note Le Jeune, lorsque les truchements ne sont plus là pour assurer la médiation.

Le chapitre se clôt sur des considérations aujourd’hui insupportables sur l’« inconstance » d’un des séminaristes qui, d’« humeur mélancolique », est renvoyé chez lui ; l’ingratitude supposée des Autochtones face aux dons qui leur sont faits ; la valeur, incompréhensible pour les missionnaires, que les enfants revêtent chez ces peuples ; et l’argent qu’il faudra dépenser pour que les parents acceptent de s’en séparer. Le discours et les attitudes institutionnalisés par les pensionnats autochtones sont là, au sein de ce récit fondateur de l’imaginaire religieux, linguistique et identitaire du Québec francophone.

Oui, les interprètes ont collaboré à l’institution des premiers pensionnats autochtones en Nouvelle-France. Oui, l’histoire de la traduction au Québec est liée aux tentatives d’assimilation systématique des enfants, au génocide culturel et spirituel des Premières Nations, et à la récupération de la parole autochtone — ici livrée dans l’interprétation naturellement partiale des Relations.

Il est sans doute plus rassurant de brosser un tableau glorieux de l’interprète de la Nouvelle-France sachant à la fois porter la croix et gagner l’estime des Autochtones. Mais les sources documentaires révèlent sans équivoque des pans sombres de l’histoire de la traduction au Québec. Il est urgent de les reconnaître, de les documenter et de les étudier. D’abord, par souci d’intégrité de la méthode historique, où la voix de l’historien doit rester distincte de celle de ses sources, d’autant plus lorsqu’elles se font ventriloques des peuples soumis à leur domination. Mais surtout, par devoir de mémoire et de responsabilité collective envers les peuples qui nous offrent encore aujourd’hui la chance d’une démarche de vérité et de réconciliation.

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