Réapprendre à danser

Pour certains, la COVID-19 n’aura été qu’un intermède forcé, une parenthèse au terme de laquelle le quotidien qui reprend est une copie conforme de celui d’antan, avec un masque lorsqu’il le faut, constate l'autrice.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Pour certains, la COVID-19 n’aura été qu’un intermède forcé, une parenthèse au terme de laquelle le quotidien qui reprend est une copie conforme de celui d’antan, avec un masque lorsqu’il le faut, constate l'autrice.

Conceptrice-rédactrice et citoyenne engagée, l’autrice est présidente du conseil d’établissement d’une école primaire. Elle a aussi enseigné la littérature au collégial et collabore à la revue Lettres québécoises.

Ça y est : nous pouvons revoir nos proches avec moins de contraintes, faire des « petits partys », retourner au bureau, échanger des banalités dans des 5 à 7 en présentiel. D’aucuns diraient : « Sors le spraynet, Ginette, il faut se mettre chic pour le grand monde ! » Sauf que… certains ont perdu le goût. Ils ne sont pas prêts à sauter à pieds joints dans le bain d’avant ; ni du travail hors de la maison ni de la saucette sociale. Devant l’interdiction prolongée de côtoyer des humains en chair et en os, un rajustement s’est opéré. Il a fallu apprendre à se contenter des mêmes murs, des mêmes personnes, à faire en sorte qu’ils suffisent au maintien d’une certaine idée du bien-être. Tellement que cette idée a parfois fini par s’imposer, notre bulle par s’autosuffire, et que l’extérieur et les rapports sociaux sont devenus anxiogènes.

Pour d’autres, la vie a déjà repris des allures de fête foraine (rassemblements, Heineken, pas le temps de niaiser !). Barbecues chez l’un, buvettes en groupe chez l’autre, brunchs en terrasse : on déconfine à pleine vapeur et, bientôt, on profitera aussi des salles de sport et des restos, avides que l’on est de renouer avec toutes les facettes de notre vie d’avant. Pour ceux-là, la COVID-19 n’aura été qu’un intermède forcé, une parenthèse au terme de laquelle le quotidien qui reprend est une copie conforme de celui d’antan, avec un masque lorsqu’il le faut.

Entre ces deux extrêmes, des multitudes de cas de figure et au moins une certitude : ceux qui sont prêts à embrasser la vie à pleine bouche voudront revoir leurs proches qui craignent de se noyer en replongeant dans le monde. Comment pouvons-nous envisager harmonieusement cet après ?

Selon un récent sondage Léger, ce sont en effet 52 % des gens qui sont anxieux de revenir « à la normale ». Le retour nécessitera donc bien des rajustements, autant dans la sphère professionnelle que personnelle, après cette vie pandémique qui s’est dessinée en nuances de gris. Les personnes qui ont travaillé en présentiel ont mené une existence plus normale, mais se sont davantage exposées au virus. Celles en télétravail ont épargné du temps de transit et diminué leur risque d’exposition (sauf si elles avaient des enfants d’âge scolaire), mais nombre d’entre elles se sont fait avaler par l’immédiateté des plateformes de communication.

Depuis de longs mois, les journées de ces dernières ont été soumises au temps-machine, dont parlait Paul Virilio. Une modalité où triomphe l’instantanéité, voire l’ubiquité : pendant une réunion Zoom, non seulement les courriels continuent-ils de rentrer, mais la plateforme Slack (notamment !) et ses multiples canaux tintent sans relâche, dans une conversation en continu qui ne s’interrompt que la nuit — et encore. S’apparentant à une course de chevaux automatiques qui ne finit jamais, ces tas de réunions et de discussions en parallèle contribuent à générer une grande fatigue mentale. Fatigue qui n’est pas étrangère à un état que le New York Times a qualifié de langueur : un sentiment de vide qui nous donne l’impression de contempler nos vies qui stagnent à travers un pare-brise voilé. Ainsi, même si le retour à une certaine normalité est permis, l’énergie pour s’extirper de ces sables mouvants figure aux abonnés absents.

À voir en vidéo | Réapprendre à danser selon Josiane Cossette

Rythmes multiples

J’ai beau être en télétravail depuis dix ans, j’ai très vivement senti les exigences de l’hyperconnectivité bondir pendant la pandémie… Comme si le ralentissement social imposé avait été inversement proportionnel à l’accélération numérique. Réfléchir à ce monde d’après représente une belle occasion d’écouter nos limites — et celles des autres. Un sentiment que partage l’entrepreneur en intelligence artificielle Philippe Beaudoin. « J’ai mis mon Mac en mode “Ne pas déranger” de 9 à 5. Oui, oui ! J’utilise le jour une fonction conçue pour ne pas être dérangé la nuit. C’est la seule façon que j’ai trouvée pour pouvoir faire du travail profond — et ça fonctionne. Le monde compte beaucoup moins d’urgences que ce que nos applications veulent nous faire croire. »

Le droit à la déconnexion pour lequel milite Québec solidaire ne s’esquisserait donc pas d’une seule manière, et il apparaît incontournable que les employeurs réfléchissent aux modalités du travail à distance. Plus de flexibilité, plus d’écoute, pour une meilleure rétention. Philippe Beaudoin tente pour sa part de déployer une culture anti-notifications dans sa nouvelle entreprise, Waverly, jeune pousse dont l’objectif est (ceci n’est pas étranger à cela) de développer une IA empathique.

Et il ne faut pas oublier qu’il y a la connexion que la société nous impose et celle que l’on s’impose soi-même, au nom du syndrome FOMO. Maintenant que les rencontres en personne redeviennent possibles, il faut aussi réfléchir aux obligations sociales auxquelles on se soumet. Il se peut que l’on souhaite passer les Fêtes en petite bulle familiale ou que l’on saute notre tour lorsqu’on nous conviera à des anniversaires aux invités nombreux… pour longtemps encore. Dans tous les cas, il importe de faire preuve d’empathie, de se mettre dans la peau de l’autre et ne pas interpréter ces limites comme un désaveu ou un affront.

Les rythmes du déconfinement seront multiples. Aucun n’est supérieur (sauf en vitesse) et tous sont valides. N’essayons pas de valser avec un danseur de jive, admirons la danse de l’autre, quelle qu’elle soit. Et rejoignons-nous quelque part au centre, dans une balade étrange où tout le monde sera bien — lorsque tout le monde sera prêt. Car là où certains ont hâte de reprendre leur vie, d’autres devront réapprendre à vivre.

2 commentaires
  • Jacques-André Lambert - Abonné 11 juin 2021 02 h 17

    Enrichissant, divertissant, tolérant.

    Et à relire. Par plaisir.

  • Marc Therrien - Abonné 11 juin 2021 12 h 21

    Et reprendre goût au risque de vivre


    « Et rejoignons-nous quelque part au centre, dans une balade étrange où tout le monde sera bien ». Et pour ce faire, une fois la vaccination suffisamment achevée et que la Covid-19 ne sera pas plus létale que l’influenza, il faudra quand même que les citoyens qui se sont découverts une passion pour la sécurité depuis mars 2020 ne tentent pas d’imposer leur vision angoissée du monde pour empêcher les amants de la liberté de renouer avec les joies de l’hédonisme.

    Marc Therrien