Il est temps de se parler franchement

Marie-Wasianna Echaquan Dubé, l’une des filles de Joyce Echaquan lors de la marche de solidarité le 2 juin dernier, à Trois-Rivières
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne Marie-Wasianna Echaquan Dubé, l’une des filles de Joyce Echaquan lors de la marche de solidarité le 2 juin dernier, à Trois-Rivières

En cette fin de session parlementaire qui a vu les enjeux propres aux Premières Nations occuper l’espace public comme jamais auparavant, je demande aux élus de l’Assemblée nationale de considérer la tenue d’un grand rendez-vous dès l’automne prochain, avec les dirigeants des Premières Nations, qui prendrait la forme d’une commission parlementaire spéciale.

Il faut remonter à 1983 pour retrouver la seule commission parlementaire spéciale ayant réuni les dirigeants des peuples autochtones avec les parlementaires québécois. Ces travaux sont à la base, entre autres, de la résolution votée par l’Assemblée nationale, en 1985, qui reconnaît les nations autochtones ainsi que certains droits qui leur sont propres. Bien que celle-ci soit avant-gardiste pour cette époque, force est d’admettre que ni le texte de la résolution ni la volonté politique n’ont évolué au gré des droits des peuples autochtones sur les plans national et international. Or, le gouvernement actuel et ceux qui l’ont précédé continuent de bâtir leur capital politique autour de cette résolution figée dans le temps.

Pourquoi tenir un tel événement maintenant ? Parce que, selon moi, le Québec et les Premières Nations ont des choses importantes à se dire. Nous devons aborder des sujets essentiels au développement harmonieux de nos relations. Les chefs ont le mandat de représenter leur population et de consacrer tous leurs efforts à un avenir meilleur. Il en est de même pour les élus qui siègent à l’Assemblée nationale. Leur institution politique est différente de celle des Premières Nations, mais la responsabilité et la reddition de comptes envers la population sont semblables. Il est temps que les élus se parlent franchement.

L’APNQL est régulièrement en contact avec des personnes, groupes ou institutions qui composent la société québécoise. Je constate une ouverture d’esprit et un intérêt pour un rapprochement. Ce constat d’ouverture a été démontré par un sondage mené au cours de l’été 2020. Les résultats du sondage ont révélé que 74 % de la population estime que le Québec devrait considérer la lutte contre le racisme et la discrimination à l’endroit des Premières Nations comme une priorité.

Joyce Echaquan

C’est aussi ce qui a convaincu l’APNQL de mettre au point et de rendre public, en septembre 2020, son Plan d’action sur le racisme et la discrimination. Face à un gouvernement qui, pour des raisons qui lui appartiennent, manque de clarté et d’audace lorsqu’il est question de discrimination et de racisme, l’APNQL a choisi de s’adresser directement à la population, à ses groupes et ses institutions de la société civile, dans l’esprit de créer des alliances. Et ça fonctionne ! Maintenant, et plus que jamais, il est temps de ramener cette conversation essentielle sur les relations entre la population québécoise et les Premières Nations vers les élus, de part et d’autre.

Des drames sont survenus et ont suscité des émotions dans un très large public, des drames qui surviennent dans un contexte de discrimination que la population en général juge révoltant. En mettant fin à trois semaines d’enquête publique sur les circonstances du décès de Joyce Echaquan, la coroner Géhane Kamel a évoqué un nouveau pacte social à construire entre la population québécoise et les Premières Nations. L’APNQL partage cet avis et souhaite que les élus québécois saisissent l’occasion d’en jeter les bases.

En outre, ces mêmes élus doivent aborder la relation politique entre la province de Québec et chacune des Premières Nations sur nos territoires. Le gouvernement provincial souhaite inscrire dans la Loi constitutionnelle du Canada la nation québécoise et le français en tant que sa langue officielle, alors que, par ailleurs, il n’est pas prêt à respecter les droits des Premières Nations, pourtant inscrits dans cette même Loi constitutionnelle. Nous sommes d’avis qu’un tel débat s’impose.

Qu’en est-il de la prédominance des lois du Québec sur celles que se donnent les Premières Nations, et ce, au détriment de services développés pour et par les Premières Nations ? On doit également poser la question de la prédominance que le Québec impose aux Premières Nations dès qu’il est question du territoire et des ressources. Au-delà des annonces de projets à la pièce, il est illusoire de parler de gouvernements autonomes sans un accès aux territoires et aux ressources. C’est comme être dans un canot sans rame.

Presque 40 ans plus tard, je crois qu’il est temps d’accepter le défi de polir la relation Premières Nations-Québec, en reconnaissant les obstacles qui nous en éloignent. La volonté populaire est au rendez-vous, le contexte social en fait foi. Il ne manque que le courage.

20 commentaires
  • Léonce Naud - Abonné 10 juin 2021 04 h 58

    Le métissage, c'est très Québécois

    Il importe parfois de rappeler certains propos pleins de sagesse qu'il faut se garder d'oublier. Cette fois-ci en est une. Lisons-donc ci-dessous un commentaire publié dans Le Devoir le 12 décembre dernier sous la plume de Guy O’Bomsawin.

    «Le racisme systémique découle d’abord de l'érection volontaire de barrières; au Canada, les plus importantes sont les réserves indiennes, facteurs majeurs d'une exclusion qui provoque tant chez leurs habitants que chez ceux de leur entourage le réflexe instinctif de se repousser pour des raisons aussi inverses qu'illogiques. Concrètement, on s'ignore mutuellement au point où, dans les collectivités autochtones, les soi-disant Blancs sont carrément ignorés, exclus de facto de la vie communautaire, absents même des annuaires téléphoniques, ou encore sommés de quitter le territoire officiellement fédéral.

    «Pourtant, chez la forte proportion d'Indiens inscrits se targuant d'être les descendants des premiers habitants de l'Amérique, alors que nombre d’entre eux sont tout autant voire davantage d'origine européenne, certains tiennent à se démarquer en oubliant sciemment ce fait, et provoquent ou entretiennent depuis plusieurs décennies d'intolérables querelles intestines notamment fondées sur un partage du territoire qui n'est pourtant pas de leur ressort, et de l'assiette financière qui n'a d'autre source que celle du Gouvernement du Canada.

    «Or, il faut savoir que les communautés autochtones ont été jadis les groupes les plus inclusifs qui soient, ceux qui ont volontiers pratiqué le métissage avant la lettre. On ne peut donc parler de racisme systémique sans ignorer ces troublantes réalités causées par une inique et dominatrice politique canadienne que les dominants des collectivités autochtones tiennent par contre à conserver, vu les pouvoirs discrétionnaires dont ils bénéficient.»

    • Pierre Rousseau - Abonné 10 juin 2021 08 h 21

      La «race» et le métissage n'ont rien à voir avec la question. Le mot «racisme» a pris en français une tournure qui inclut tous genres de groupes dont les jeunes et les groupes ethniques. Quand on parle de peuples autochtones on parle maintenant d'ethnies, c'est à dire des gens qui partagent la même culture, les mêmes traditions, la même langue et la même identité. Les avancées des recherches en ADN démontrent que le métissage est normal dans toutes les sociétés de l'homo sapiens car nos ancêtres les plus lointain sont tous originaires d'Afrique. Enfin, oui, M. O'Bomsawin a raison, les peuples autochtones étaient très inclusifs pour nos ancêtres et cela leur a valu d'être décimés par les maladies et les épidémies.

    • Léonce Naud - Abonné 10 juin 2021 10 h 41

      Cher M. Rousseau: selon vous, de jeunes autochtones et non-autochtones ne devraient jamais tomber en amour ensemble, se marier et avoir des enfants. Et pourquoi donc? Ne sommes-nous pas tous des êtres humains?

  • Cyril Dionne - Abonné 10 juin 2021 06 h 57

    Une fin de non-recevoir

    Ce sont les conseils de bande qui élient leurs chefs, un vestige de la Loi sur les Indiens. Et non, on ne peut pas dire que la reddition de compte envers leur population respective sont les mêmes. Nous, si quelqu’un est un escroc, il se fera mettre dehors très rapidement et se sera poursuivie en justice.

    Ceci dit, lorsqu’on mentionne nos territoires, qu’est-ce qu’on parle? Des mythiques territoires non cédés qui s’accaparent plus de 110% du territoire québécois? Si telle est la prémisse, vous pouvez être sûr que votre support de la population va fondre comme de la neige sous un soleil ardent de juillet.

    Vous nous parlez des droits des peuples autochtones sur les plans national et international. Alors, pourquoi écrire une lettre aux Québécois? C’est à Justin Trudeau qu’elle devrait s’adresser. Sur le plan international, vous parlez des Nations unies, une entité politique corrompue qui voulait il n’y a pas si longtemps faire du blasphème un crime contre l’humanité, eh bien, n’a pas force de loi à part d’émettre des vœux pieux.

    La coroner Géhane Kamel a utilisé sa position pour faire de la politique et a desservie le rôle qu’elle était sensée remplir. Elle n’a pas été élue à son poste, mais elle fait partie de choix « Post-it » politiques, nommée notamment par le Conseil des ministres qui n’a rien à voir avec la compétence de la dite personne.

    Venons-en à ce qui est le plus important, c’est-à-dire la fin des réserves, donc l’abrogation de Loi sur les Indiens qui devrait être rayée de toute constitution qui se respecte. Si on parle de racisme systémique, c’est de cette loi qu’on parle. Si le discours ne commence pas par cela, eh bien, il y aura une fin de non-recevoir parce que les changements qui seront apportés ne seront que cosmétiques, mais feront le grand plaisir des chefs autochtones puisque leur sphère d’influence et de pouvoir en sortira gagnant. Il est à penser aussi que Joyce Echaquan ne serait pas morte si elle n’avait pas vécu sur une réserve.

    • Marc Therrien - Abonné 10 juin 2021 11 h 03

      Outre son adresse postale, comment faites-vous pour distinguer afin de la reconnaître une personne autochtone qui vit sur une réserve d’une autre qui vit ailleurs que sur une réserve?

      Marc Therrien

    • Léonce Naud - Abonné 10 juin 2021 14 h 44

      Cher M. Therrien. Pour distinguer qui est autochtone au Canada, point n'est besoin d'avoir été, comme ce fut mon cas, Officier de recherche sociale au ministère des Affaires indiennes et du Nord, mais çà aide. En 1974, quand j'ai transité directement d'Ottawa au Cabinet du ministre péquiste Jacques Léonard à Québec, j'ai bien vu qu'il y avait des autochtones ici et là, au Conseil exécutif comme ailleurs au gouvernement, en ville et partout au Québec, mais que personne n'en faisait de cas. Notre sous-ministre était lui-même autochtone! Deux proches adjoints de René Lévesque eussent été qualifiés d'autochtones pure laine dans le Reste du Canada. Au Canada-anglais, chacun vit plus ou moins à l'intérieur de sa race. Au Québec, l'irruption de la pensée racialiste est fort récente et ne passera pas comme du beurre dans la poêle.

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 10 juin 2021 07 h 14

    Merci

    Kwe monsieur Picard,
    Je suis tout à fait d'accord avec vous. Que cette rencontre souhaitée se fasse pour votre bien et le nôtre.Que les recommandations du rapport Viens se réalisent.
    Megwesh.

    • Jacques Patenaude - Abonné 10 juin 2021 10 h 20

      Moi aussi je lui dis merci pour cette prise de position. M. Picard est assurément le leader politique le plus inspirant au Québec. Le leadership politique au Québec n'a jamais été aussi faible tout parti confondue. Leur vision est tellement à courte vue. Son rappel des avancées des années '80 nous montre que nous avons déjà eu mieux. Les premières nations du Québec ont beaucoup de chances d'avoir des leaders aussi inspirant. Le nationalisme québécois devrait s'inspirer du nationalisme autochtone plutôt que de rabâcher les vieilles rengaines. Notre avenir politique passe par une alliance entre les Québécois et les premières nations peu importe comment on envisage cet avenir.

    • Christian Roy - Abonné 10 juin 2021 13 h 24

      Le chef Ghislain Picard fait montre de diplomatie en omettant d'utiliser l'adjectif "systémique" à son écrit, désamorçant ainsi la rhétorique des commentateurs professionnels qui, sciemment ou non, cherche à entretenir un statu quo défavorable envers les Premières Nations.

      "Il est temps que les élus se parlent franchement." L'appel est lancé. Je ne peux, en tant que citoyen québécois, que de demander à ma députée à l'Assemblée nationale d’être ouverte à cette invitation.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 10 juin 2021 08 h 21

    Pourquoi refuser la main tendue?

    Oui monsieur Picard j'ai vu en 1984 l'état pitoyable dans lesquels vivaient les Innus, les Inuits et les Métis qui sont aussi nombreux! Je suis revenu avec les membres de mon équipage, de jeunes gens, un peu tout abruti de ce coin de pays qu'est le Labrador, si beau, si naturel, si sauvage dans tous les sens du mot! Oui j'ai appris avant et pendant notre expédition au grand Nord, la vie misérable de vos ancêtres et de ceux qui étaient là, tous chassés de leurs lieux ancestraux par l'homme blanc! Davis Inlet dont j'ai en mémoire des enfants pêchant l'omble chevalier, les pieds nus dans l'eau glacée, sur les barreaux d'une échelle du quai de bois! Ils ont été déportés là sur une île alors que ce sont des chasseurs! Épouvantable! Plus tard j'ai appris qu'ils étaient encore déplacés sur enfin le Continent! Misère!
    Chassés de leurs territoires par les deux paliers de gouvernement, il ne restait plus que des lieux où reposaient et reposent les leurs! Ce voyage fut pénible mais aussi rempli de joie car nous avons dû vivre à bord de notre « Pourquoi Pas? » et plusieurs barques Inuites et des bateaux de deux blancs avec des Métis, tous bloqués par les glaces au Mugford Tickle! Quels souvenirs de nous voir ensemble partager notre repas! Nous avions pêché 3 ombles quand un Inuit nous tendit deux cuisses de caribou! Avec sa femme, son épouse et ses enfants, tout le monde raiait de notre aventure! À part une nuit de tempête de 50 noeuds où chaque équipage veillait au déplacement des ancres chassant au fond, nous sommes restés unis pendant 6 jours avant de monter vers le Nord, parmi les glaces! J'ai même vécu une journée à bord d'une barque inuite vers Saglek, un des plus grands jours de vie (bientôt 80 ans!)! Alors pourquoi ne pas entreprendre dès aujourd'hui des démarches sérieuses et bénéfiques pour nos peuples respectifs?
    (v. Google : Navigation côte Est canadienne (Bernard Leiffet), extrait de «Navigation côtière près des côtes du Labrador et du Québec, 2017 »)

  • Pierre Rousseau - Abonné 10 juin 2021 08 h 36

    Des états-généraux?

    Le chef Picard a bien raison et sa patience face à un gouvernement qui tourne le dos face aux nations autochtones est exemplaire. Depuis 1985 les droits des peuples autochtones ont bien évolué au niveau international et en 1989 il y a eu la convention 169 de l'Organisation internationale du travail qui reconnaissait les droits fondamentaux des peuples autochtones dont leur droit à se gouverner selon leurs propres cultures et traditions. Le Canada (et les ÉU) n'ont pas signé cette convention contrairement à la grande majorité des autres pays des Amériques.

    Puis il y a eu les jugements des tribunaux face à l'inclusion des droits ancestraux et issus de traités de la constitution canadienne de 1982 et, enfin, la Déclaration des NU sur les droits des peuples autochtones qui cristallize le droit international en la matière et à laquelle le Canada a adhéré.

    Donc, comme la situation n'est plus la même et que les droits des peuples autochtones sont clairement énoncés maintenant, il est certes temps pour le gouvernement québécois de s'entendre avec les nations autochtones dans un processus de décolonisation. S'il est vrai que bien des compétences soient de la responsabilité du fédéral, cela n'empêche en rien le Québec de se décoloniser, surtout que le fédéral est aussi engagé dans un tel processus, au moins du bout des lèvres.

    Dans le contexte du droit des peuples autochtones à se gouverner eux-mêmes et leur droit à l'autodétermination, ne serait-il pas le temps que l'Assemblée Nationale du Québec en soit véritablement «nationale» en incluant les nations autochtones? Plusieurs pays ont reconnu ces droits et ont changé leur approche en adhérant au pluralisme juridique. De plus la question des territoires autochtones est importante car c'est un droit inhérent et inaliénable de sorte que cette discussion devrait se faire de nation à nation au lieu de prendre des décennies devant les tribunaux à grands frais pour les parties.

    Acceptez la main tendue du chef Picard.

    • Cyril Dionne - Abonné 10 juin 2021 11 h 25

      Deux petits commentaires.

      La Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones qui cristallise le droit international en la matière et à laquelle le Canada a adhéré ne veut absolument rien dire. C’est la même entité qui ferme les yeux sur l’homophobie et la misogynie qui règnent en maître dans les deux tiers des pays du monde. Si ce n’était pas de la contribution généreuse notamment des États-désUnis (22%), de la Chine (12%), une dictature, de l’Allemagne (6%) et du Japon (9%), l’organisation des Nations unies n’existerait pas. Qu’a fait cet organisme lors des nombreuses guerres, génocides et massacres des dix dernières années. Absolument rien. Et les nations n’ont pas d’amis, seulement des intérêts.

      Pour le droit des autochtones à se gouverner eux-mêmes et leur droit à l'autodétermination, personne n’est contre en autant qu’ils se prennent en main économiquement et qu’ils ne dépendent plus des différents paliers de gouvernements en levant leurs propres impôts et taxes. Ce n’est pas de créer un état dans un état qui est alimenté par la générosité des présents contribuables. Et avant de dire ou de revendiquer presque la totalité du territoire québécois avec les lubies des territoires non cédés, il faudrait se rappeler qu’ils ne composent même pas 2% de la population québécoise.