Enseigner derrière un écran

L'enseignement «à distance» ne prendra pas fin avec le retour à la normale, selon l'auteur.
Photo: Julio Cortez Associated Press L'enseignement «à distance» ne prendra pas fin avec le retour à la normale, selon l'auteur.

Durant la pandémie, l’enseignement supérieur a dû se faire, du moins pour l’essentiel, « à distance ». Je mets cette expression entre guillemets, car, si elle est passée en une année dans le langage courant, elle n’avait pas a priori la sorte d’évidence qu’elle a depuis acquise. Sauf cas particuliers, aux besoins desquels répondaient déjà avant cette crise la TELUQ et d’autres ressources liées aux établissements scolaires, il était entendu qu’un enseignement était donné par un enseignant, dans une classe, devant un groupe d’étudiants. Une nouvelle évidence en a donc remplacé une autre. À n’en pas douter, cela laissera des traces, et ce type d’enseignement est désormais là de façon définitive.

Une des choses qui me font penser que cet enseignement « à distance » ne prendra pas fin avec le retour à la normale, c’est qu’il s’inscrivait dans la continuité de tendances déjà bien présentes dans les établissements éducatifs, dès avant la pandémie. Toujours en quête de nouvelles « clientèles », cégeps et universités avaient ainsi à peu près tous commencé à mettre en œuvre ou bien avaient dans leurs cartons des plans pour offrir des cours en ligne à un bassin de plus en plus étendu d’étudiants. La pandémie aura permis une accélération de ces projets, ainsi qu’une expérimentation à grande échelle.

D’autre part, l’enseignement supérieur, du moins au collégial, s’orientait également depuis plusieurs années vers une technicisation accrue de l’acte d’enseigner, qui n’est pas non plus étrangère au fait qu’on ait pu envisager si facilement ce passage à un enseignement « distancié ». Cela se traduisait entre autres par la traduction des objectifs de chaque cours en « compétences », autrement dit la substitution de savoir-faire aux savoirs autrefois enseignés et des contenus de cours de plus en plus strictement formatés. Ces éléments, que l’on a vus également à l’œuvre au primaire et au secondaire lors de la dernière réforme pédagogique, faisaient en sorte que le professeur de cégep était de moins en moins considéré comme un spécialiste de sa matière plutôt que comme un créateur de formules pédagogiques aptes à rendre intéressantes des matières (je pense surtout ici aux matières générales telles que la littérature ou la philosophie) dont on semblait tenir pour acquis qu’elles ne l’étaient pas par elles-mêmes.

L’éducation désinstitutionnalisée

Si j’insiste sur cet aspect des choses, c’est parce que le passage forcé à l’enseignement « en ligne » n’a fait que confirmer ces tendances et renforcer ces évolutions vers un enseignement que l’on peut qualifier de technicisé, mais aussi de déshumanisé, en ce sens que celui-ci ne se propose plus de transformer l’individu, de le faire évoluer en lui permettant d’acquérir une culture, une connaissance du monde, de développer des aptitudes à la réflexion personnelle, etc., mais d’offrir une formation ad hoc, une série de savoir-faire spécifiques, monnayables ensuite sur le marché du travail (ou sur celui plus subtil du statut social). On assiste, autrement dit, à l’enterrement de première classe, entrepris depuis longtemps, mais réalisé en catimini (puisque tout ceci n’a jamais fait l’objet d’aucun véritable débat démocratique) d’un idéal éducatif qui remonte à l’Antiquité et que faisait encore sien le rapport Parent. L’éducation cesse d’avoir pour fonction essentielle de former des « citoyens éclairés » pour devenir une activité formative parmi d’autres, dans laquelle les étudiants sont de moins en moins engagés personnellement et à laquelle d’ailleurs ils consacrent de moins en moins de temps.

Cette évolution, qui se présente toujours comme une simple « modernisation » pédagogique, masque en fait une véritable désinstitutionnalisation de l’éducation. En caricaturant à peine, on peut dire que nos établissements éducatifs se transforment sous nos yeux en prestataires de services où des étudiants-clients viennent acquérir un capital-formation. Pour ce genre de prestations, il va de soi que la rencontre d’un professeur et d’un groupe d’étudiants, un bâtiment où cette rencontre peut avoir lieu, des règles instituées permettant, encadrant et favorisant une telle rencontre orientée vers une finalité éducative reconnue par les uns et les autres ne sont guère nécessaires. Que s’instaure entre celui qui enseigne et ceux qui reçoivent cet enseignement un rapport humain authentique, fait de confiance et de respect réciproque, n’est, dans cette perspective, pas très utile non plus, alors qu’il est central dès lors qu’il s’agit de former quelqu’un intellectuellement. Ainsi, durant la pandémie, il a beaucoup été question des problèmes psychologiques occasionnés chez les jeunes par le confinement et l’isolement qui en découlait, mais on n’a à peu près pas parlé de cette relation professeur-étudiant qui ne peut pourtant que péricliter lorsque l’enseignement se fait à travers un écran.

Bref, ce n’est pas tant ce passage obligé à l’enseignement « à distance » que la facilité, voire la légèreté, avec laquelle il a pu être envisagé par nos décideurs institutionnels comme politiques qui est révélatrice des mutations en cours dans le monde de l’enseignement supérieur. Celui-ci renonce peu à peu à sa mission de former les esprits ; on y multiplie les filières de formation et les cours, moins parce que ceux-ci apparaîtraient fondamentaux que dans le but de moduler l’offre, d’attirer sans cesse par ce moyen de nouveaux clients.

De ce point de vue, l’enseignement « en ligne » constitue à n’en pas douter une étape cruciale vers une marchandisation de l’éducation, c’est-à-dire sa soumission définitive aux normes du marché. Or, outre qu’il transforme en profondeur la nature même de l’éducation, ce nouveau marché éducatif a aussi ses perdants. Sans que personne s’en émeuve trop, on a tous pu constater que cet enseignement a été catastrophique pour les élèves les moins motivés, les moins soutenus et encadrés dans leur milieu social, ceux également qui jouissaient de moins bonnes conditions pour étudier (en matière d’équipement informatique ou de logement notamment). Comme tout marché, celui de l’éducation a ses laissés-pour-compte.

16 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 7 juin 2021 06 h 29

    C'est le faute à la marchandisation de l’éducation

    C’est toujours curieux, tout ceux qui nous parlent de la marchandisation de l’éducation viennent toujours des sciences sociales. Jamais on entend le même discours de la part de ceux qui viennent des sciences pures et appliquées.

    En passant, un professeur de cégep du Québec, eh bien, il est considéré comme un enseignant du secondaire en Ontario et dans le ROC et non pas comme un spécialiste de sa matière. Désolé.

    En bref, cette hystérie vis-à-vis la supposé marchandisation de l’éducation occulte le fait que plusieurs enseignants ont peur de perdre leur emploi avec une technologie de plus en plus présente en éducation. Et pour les étudiants qui ont de la difficulté à suivre un cours en ligne, eh bien, ce sont les mêmes qui échouent en présentiel. Mais cela, il ne faut pas le dire.

    • Marc Dufour - Abonné 7 juin 2021 09 h 26

      En passant, un professeur de cégep au Québec, eh bien, il est considéré comme un spécialiste de sa matière, car il fait partie de l'enseignement supérieur. Désolé.

      Signé par un prof qui vient des sciences pures et appliquées et qui considère, à juste raison, qu'il y a marchandisation de l'éducation.

    • Jean-Claude Brochu - Abonné 7 juin 2021 10 h 25

      Votre commentaire méprisant témoigne d'une méconnaissance du niveau d'enseignement collégial où la plupart des professeurs en littérature et en philosophie détiennent un diplôme de maîtrise ou de doctorat dans leur discipline et, souvent, un certificat en pédagogie. J'ignore si c'est le cas d'«un enseignant du secondaire en Ontario», mais au Québec, si le professeur de littérature dans un cégep n'est pas «un spécialiste de sa matière» et qu'il ne sait pas de quoi il parle, je me demande bien à qui il faudra donner la parole... Quant à la technologie, soyez rassuré, on a déjà mis les professeurs devant des tutoriels...

    • Jacques de Guise - Abonné 7 juin 2021 11 h 00

      Quand je pense que je suis en train d’écrire ça comme commentaire à quelqu’un qui écrit des commentaires dans Le Devoir, je me dis « qu’une immense mise à niveau » s’impose urgemment sur les fondements des fondements des formes de savoir.

      L’objet et les méthodes des sciences humaines et sociales sont distincts des objets et méthodes des sciences pures. C’est pour ça que les « scientifiques » des dites sciences pures doivent se garder une tite gène lorsqu’ils abordent une problématique qui leur est étrangère puisqu’ils sont dans la même position que le citoyen ordinaire. Pour faire court, on ne demande pas à un plombier de venir nous faire un discours sur l’électricité.

      Autrement dit, la technolâtrie en aveugle plus d’un et fait perdre de vue la séparation nette entre l’humain et la machine. La machine ne manipule que des symboles et les reconfigure en d’autres symboles. Ainsi elle naturalise les données qui tiennent pour la réalité du monde social qu’elles sont censées refléter. On entre dangereusement dans le nouveau monde du « data-driven science » qui relève du dépassé paradigme positiviste en écartant encore plus radicalement le sens et la signification en désémantisant toute donnée. Dans un tel univers de représentations, l’idée même d’intériorité perd de son sens.

      Je m’inquiète davantage des promoteurs de cette rhétorique que de celle des « wokes ».

    • Christian Roy - Abonné 7 juin 2021 12 h 15

      @ M. Dionne,

      Je ne trouve pas dans cette communication de M. Moreau un sous-entendu corporatiste mais bien un appel à la réflexion sur les finalités à donner à notre système de l'éducation.

      Prêt pour une Commission Parent 2.0 en cette ère de changements accélérés ?

    • Cyril Dionne - Abonné 7 juin 2021 13 h 46

      Cher M. Dufour,

      Parce qu'ils ont renommé les dernières années du secondaire, le « cégep ou bien collège » au Québec, ils vous manquent encore deux autres années pour un collège ontarien. Idem pour l’université.

      En passant, je n’ai jamais considéré mes profs du secondaire comme étant des spécialistes de la matière enseignée même s’ils étaient d’excellents pédagogues, surtout pas en sciences pures et appliquées et eux-mêmes non plus.

    • Marc Therrien - Abonné 7 juin 2021 14 h 26

      M. Dionne,

      De par votre critique incessante des CEGEP, modèle unique de la nation distincte du Québec, il semble que le Québécois que vous êtes devenu ne s’est pas encore pleinement intégré à sa culture d’accueil et que cet aspect du ROC vous manque.

      Marc Therrien

    • Cyril Dionne - Abonné 7 juin 2021 16 h 40

      Cher M. Therrien. Je navigue dans la réalité et non pas les ouï-dire. Ceci n'a rien à voir ou à faire avec l'intégration. C'est le syndrome de la pédagogie des opprimés de Paulo Freire qui refait surface avec vous. Ces mêmes idées de ceux qui ont peur de la liberté, peur de courir le risque d'autre chose, de l'autonomie. Il a plutôt tendance à s'adapter, à faire comme les autres sans pour autant arriver à une solidarité authentique et s'isolant dans des artifices qui sont simplement risibles. Les cégeps que les autres appellent tout simplement l'école secondaire, en sont un exemple tonitruant.

    • Cyril Dionne - Abonné 7 juin 2021 18 h 09

      « Ben » oui, l’objet et les méthodes des sciences humaines et sociales sont distincts des objets et méthodes des sciences pures parce que n'importe qui, n'importe quand peut faire des études dans ce domaine parce qu'elles ne sont pas contingentées et que si vous pouvez respirer, vous allez passer. Il y en a qui ont le culot de comparer un baccalauréat, une maîtrise ou un doctorat des sciences pures et appliquées et à un des sciences sociales. Oui misère.

      Et que font tous ces récipiendaires des sciences molles à la fin de leurs études sauf ceux qui retournent à l'université pour enseigner la même matière? Poser la question, c'est y répondre n'est-ce pas.

      Pour revenir au cégep, pourquoi pensez-vous que les policiers québécois sont des heureux récipiendaires de diplôׅmes du cégep alors que partout au Canada, de la GRC aux polices provinciales, tout ce que vous avez besoin, est un diplôme du secondaire? C’est parce qu’ils ont tous cumulé le même nombre d’années de scolarité.

      Après, on se demande pourquoi le Québec n'est pas encore une nation à part entière.

  • Marc Therrien - Abonné 7 juin 2021 10 h 18

    Prêts pour le post-humain


    C’est ainsi qu’en plus de déplorer l’obsolescence programmée des produits technologiques desquels nous sommes devenus dépendants pour exister dans cet univers numérique en expansion, on pourrait s’inquiéter bientôt, comme Günther Anders, de l’obsolescence de l’homme qui consent à progresser vers le Cyborg. Déjà, à l’aube des années 2000, Jacques Dufresne, dans « Après l’homme…le cyborg? », entreprenait une réflexion sur le post-humanisme et anticipait ses dérives possibles. Celles-ci consistent à s’éloigner du monde et par conséquent, de notre humanité à mesure que nous choisissons de vivre au rythme nouveau de l’artificiel et du virtuel. Il y a lieu de craindre que la technicisation de l’enseignement et sa déshumanisation ne renforce un peu plus l’aliénation de l’homme massifié telle que l’envisage Michel Freitag : « le post-humain est désormais caractérisé par « son abandon, son excitabilité et son manque de critères, son aptitude à la consommation, accompagnée d’incapacité à juger, ou même à distinguer, par-dessus tout, son égocentrisme et cette destinale aliénation au monde ».

    Marc Therrien

  • Jason CARON-MICHAUD - Abonné 7 juin 2021 11 h 56

    Entre deux maux...

    Entre deux maux, ne convient-il d'opter pour le moindre?

    L'expérience a été scientifiquement révélatrice: en moyenne, il est clair que l'enseignement à distance est moins efficace pour les apprenants que l'enseignement en présence.

    Mais entre 1° une formation à distance en temps de pandémie et 2° aucune formation, faut-il une étude scientifique pour confirmer que la première option est socialement meilleure que la seconde? Et qu'il vaut mieux transmettre à quelques-uns plutôt qu'à aucun?

    Bien sûr l'enseignement à distance fait craindre aux enseignants une perte de valorisation de leur métier (un enseignant doit avoir une certaine prédilection à se donner en spectacle et à être le haut de la relation d'autorité «authentique», voire subjective, avec ses évalués), de leurs demandes et de leurs moyens de pressions.

    Mais est-il adéquat que des syndicats du monde de l'éducation se mettent en grève en pleine période de pandémie, et ce, en prenant davantage en otage des enfants qui ont déjà souffert de l'absence d'éducation pendant plusieurs semaines durant la dernière année? Est-il adéquat que des enseignants écourtent, voire sabotent, des périodes d'enseignement à distance en n'y donnant le meilleur d'eux-mêmes aux enfants, comme cela a pu se voir?

    Ne doit-on s'attendre des enseignants et autres acteurs de l'éducation d'avoir du jugement? Combien de planètes faudrait-il pour assurer à l'ensemble de la population mondiale le rythme de vie du Canada? Peut-être qu'en littérature se complait-on davantage à lire SADE que KANT?

    Bien sûr, on n'en souhaite, mais Il pourrait y avoir d'autres situations justes et légitimes où l'enseignement à distance serait requis. Au nom de quelle méta-physique faudrait-il voir l'efficacité de l'enseignement à distance totalement déniée?

  • Michel Belley - Abonné 7 juin 2021 14 h 50

    Éducation continue et éloignement des universités

    Bien sûr, pour les jeunes, l'université est un lieu de formation et les cours en présentiel permettent un rapprochement entre étudiants et avec le professeur.
    Par contre, il y a bien des gens plus âgés qui aimeraient prendre des cours, mais sans avoir à se rendre à l'université, qui est souvent loin de leur demeure. Les cours en ligne sont donc un atout à développer, pour permettre à bien des gens de parfaire leurs connaissances.
    Mais il est toujours possible de donner un cours en présentiel et qu'il soit retransmis en direct ou enregistré. Le seul problème qui demeure, c'est l'évaluation qui se fait souvent en classe.
    Par ailleurs, les cours ne sont pas accessibles à tous. Et il faut souvent s'inscrire à un programme de formation après avoir épuisé les crédits qu'on peut avoir avec des cours comme étudiant libre. Je pense donc que les universités devraient se tourner davantage envers une clientèle adulte qui est déjà sur le marché du travail ou à la retraite.

  • Guy Archambault - Abonné 7 juin 2021 14 h 54

    Enseigner ou former ou formater ?

    J'ai travaillé une dizaine d'année dans un cégep comme conseiller pédagogique. J'ai constaté que que la principale préoccupation de la majorité des professeurs en sciences humaines étaient de transmettre les connaissances nécessaires à l'admission des étudiants et étudiantes à l'Université. L'idée de permettre à chacun des étudiants d'ëtre le créateur de son propre savoir en littérature ou en philosophie n'effleurait presqu'aucun membre du personnel ensignant. L'important c'était, par exemple en littérature ou philosophie, que chacun puisse connaître de grandes oeuvres philosophiques ou littéraires. De transmettre un héritage culturel. La nature de cet héritage variait au goüt de chaque professeur.

    Je me suis toujours demandé pourquoi l'objectif en philo et en littérature ne devait pas de faire en sorte que progressivement chaque étudiant puisse penser par lui-même tout simplement et de prendre du recul par rapport à sa pensée et à celle des auteurs qu'il choisirait de lire. Le seul programme qui favorisait la création et la créativité personnelles des étudiants était celui des Arts Plastiques. Peut-être aussi que ce cégep était-il le seul à avoir cette approche ? Je me suis toujours demandé aussi à quel programme universitaire Michel Tremblay s'était inscrit pour devenir écrivain. Et Molière ? Et Socrate ? Et Descartes ? C'est fou ce que les Universités ont peu produit de grands auteurs, de grands cinéastes, de grands peintres, de grands créateurs musicaux.

    Au cégep comme à l'université, en sciences humaines, on forme surtout des critiques qui tenteront de faire carrière dans les médias.

    Guy Archambault abonné