Le droit mène à tout… même dans un CHSLD

Comment réagit-on au harcèlement sexuel proféré par une personne dite vulnérable?
Illustration: «L’équilibre des droits» (2020), par Félix Beaudry (Trad & Design) Comment réagit-on au harcèlement sexuel proféré par une personne dite vulnérable?

Nous publions le texte de la lauréate du prix René-Lévesque, décerné récemment et conjointement par Le Devoir et la Fondation René-Lévesque. Ce prix souligne les réalisations d’un(e) étudiant(e) ayant fait preuve de leadership dans l’exercice de ses fonctions au sein d’un média étudiant. Félicitations à la gagnante, qui perpétue la tradition du journalisme, première carrière de l’ancien premier ministre.

En l’espace d’une journée, l’étudiante en droit que je suis, dépourvue de toute connaissance médicale, rejoint officiellement les rangs des préposés aux bénéficiaires (PAB) en tant qu’aide-préposée.

Le 27 mai dernier, alors que la canicule se catapulte dans les CHSLD, ma collègue PAB et moi, armées d’une visière, d’un masque, de gants chirurgicaux et d’une jaquette isolante, pénétrons la chambre d’une résidente afin d’opérer un changement de culotte.

Notre équipement de protection individuel ne nous protège guère des assauts parfumés d’ammoniaque qui s’entremêlent aux relents des selles. En préparant mécaniquement les débarbouillettes pour s’attaquer aux soins d’hygiène, des goulettes de transpiration parsèment mon visage.

Huit heures de formation à la fois théorique et pratique, combinées à environ trois semaines d’expérience sur le terrain, m’auront valu le commentaire persifleur suivant : « Bravo, tu es maintenant presque une préposée aux bénéficiaires. »

Les tâches

Entre 7h30 et 9h, l’équipe de PAB et d’aides-préposés se disperse pour dispenser les soins d’hygiène. Oui, je m’occupe de Madame D., Madame V., Madame F. et Monsieur K.

Au lieu d’être jumelée avec une préposée aux bénéficiaires comme on m’avait prévenue, j’effectue toute seule la toilette partielle de certains résidents avec trois-quatre débarbouillettes. Je nettoie des corps rachitiques, d’autres qui sont plus robustes, certains dont la peau semblait nécrosée.

Chaque matin, Madame V. me remercie d’être là. Je l’aide à mettre son dentier, même si cela compromet ma responsabilité. En effet, si un accident survient, la famille de la victime pourrait me poursuivre ou, pire, intenter un recours contre mon employeur.

Avec le temps, j’apprendrai que le personnel craint constamment d’engager sa responsabilité.

Cette peur permet d’expliquer en partie l’allure des repas qu’on vous diffuse sur les réseaux sociaux. Certes, quelques résidents mangent presque exclusivement de la purée de pommes de terre, de la dinde ramollie et de la sauce brune en guise de condiment. D’autres engloutissent plutôt du riz et du poulet à la marocaine. Un nutritionniste évalue la condition du résident, puis il recommande la consistance des repas.

Par exemple, Madame R. doit normalement absorber de la purée, ce qu’elle déteste. Or, je l’ai aperçue dévorer des ailes de poulet provenant de la rôtisserie St-Hubert, un cadeau de sa fille. J’en ai donc parlé avec l’infirmière chargée de mon étage. On m’a répondu que si jamais Madame R. s’étouffait avec un os, alors ce serait sa fille qui serait tenue responsable, et non le CHSLD.

Manque de personnel

Les fins de semaine trahissent la déficience de personnel. Le dimanche, au lieu d’être un jour de repos, se transforme en un véritable enfer. Nous sommes trois PAB et une aide-préposée. Trois PAB et une aide-préposée pour laver et vêtir 29 bénéficiaires. Trois PAB et une aide préposée pour nourrir 11 résidents aux prises avec des troubles dysphagies.

Parce qu’on manque de personnel, des bénéficiaires baignent dans leur couche souillée par l’acidité de leur urine, transperçant le fauteuil adapté et créant une flaque sur le plancher déjà collant.

Parce qu’on manque de personnel, il existe une politique contre-intuitive selon laquelle un PAB doit protéger au mieux la tête d’un résident en cas de chute. Imaginons, Madame O. déambule dans le corridor. Soudainement, ses pieds exécutent une torsion involontaire.

Ses côtes risquent d’être fracassées contre le sol. Je me rue pour la rattraper. Elle tombe sur moi. Pesant le double de mon poids, mon crâne embrasse le plancher. Diagnostic : commotion cérébrale. Arrêt de travail. Cercle vicieux.

Conditions de travail

En matière de conditions de travail, il semblerait que le Québec distingue les travailleurs essentiels qui prennent soin et ceux qui soignent. À l’instar d’un professeur au secondaire, une PAB peut devoir s’occuper d’un large nombre de résidents dont quelques-uns requièrent une attention particulière en raison de troubles cognitifs. Ainsi, des bénéficiaires autrefois inoffensifs se mutent en personnes agressives qui crachent et qui écorchent votre peau avec leurs ongles rendus trop longs.

En raison du coronavirus, avant la phase de déconfinement, les résidents devaient demeurer confinés dans leur chambre, sans dépasser le cadre de porte. Une fois, une résidente m’a demandé ce qu’elle avait fait de mal pour se retrouver ainsi encagée comme un vulgaire animal.

Au fil du temps, on se prend d’affection pour les résidents et vice-versa, brouillant au passage la frontière qui délimite la sphère professionnelle de la sphère personnelle. Dans un français morcelé, Monsieur S., un homme asiatique qui m’apprécie suffisamment pour vouloir m’offrir un cadeau le lendemain de mon anniversaire, m’a baptisée « Bébé », soit le diminutif de « bébé chinois ».

Ce sont des anecdotes pareilles qui me permettent de négliger un incident survenu le 24 juin dernier.

Durant la Saint-Jean-Baptiste, la crainte persistante d’attraper le coronavirus s’estompe le temps que les résidents et les PAB chantent à l’unisson Gens du pays.

Protégeons-nous

Au même moment, un résident, Monsieur C., me fait signe d’approcher en tapotant sa cuisse. Je me penche pour lui demander de quelle manière je peux l’aider.

« Comment ça se fait que t’as pas de seins, toi ?» me souffle-t-il à l’oreille. Une telle remarque précédée par d’autres commentaires tels que « Qu’est-ce que tu attends pour me faire une gâterie ? »

Comment réagit-on au harcèlement sexuel proféré par une personne dite vulnérable ?

De mes études juridiques, je retiens notamment l’application de l’article 4 de la Charte des droits et libertés de la personne.

« Toute personne a droit à la sauvegarde de sa dignité, de son honneur et de sa réputation. » Cet article vaut autant pour nos aînés que pour le personnel en CHSLD. Protégeons-nous les uns, les autres. 

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