L’importance des relocalisations industrielles

«Il ne s’agit d’ailleurs pas de
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir «Il ne s’agit d’ailleurs pas de "démondialiser" le Québec, mais d’en solidifier le tissu industriel de manière à tirer meilleur profit de son ouverture commerciale et de ses avantages comparatifs en matière énergétique», estiment les auteurs.

Au cours du printemps 2020, la nécessité d’une stratégie de relocalisation des chaînes de valeur industrielles et de substitution des importations s’est vite imposée dans le débat public. La pandémie a révélé des faiblesses majeures dans les secteurs névralgiques du matériel médical, du pharmaceutique, puis de l’agroalimentaire. Or, un an plus tard, nombre d’analystes en sont déjà à relativiser l’importance et surtout, à souligner la grande complexité de tout effort en ce sens : les difficultés seraient trop nombreuses, puis le possible risque d’effets inflationnistes est brandi comme un épouvantail.

La récente « étude économique » du Mouvement Desjardins (« Le rapatriement de la fabrication : entre rêve et réalité », 26 mai), notamment citée dans Le Devoir par Gérard Bérubé (« Utopique démondialisation », 27 mai), est un bon exemple de cette ambivalence côtoyant le fatalisme. L’étude reconnaît certes des avantages à un tel objectif, mais présente néanmoins le rapatriement de segments clefs de la production manufacturière comme inutilement compliqué et coûteux, voire contreproductif. On y remet également en question la volonté des producteurs eux-mêmes quant à la relocalisation, tout comme celle des consommateurs relativement à l’achat local, en vogue mais susceptible de régresser si les prix augmentent.

Ce pessimisme est mal fondé. Depuis l’automne 2020, nous collaborons à un projet de recherche et de mobilisation sur ces questions. Notre perspective est différente. D’abord, les résultats préliminaires d’un sondage que nous avons mené auprès de centaines d’organismes à vocation économique et d’entreprises québécoises opérant dans des secteurs industriels stratégiques signalent que plus de 75 % d’entre elles considèrent que la pandémie a accentué l’importance de la fabrication (relocalisation) et de l’approvisionnement (substitution des importations) locaux. La crise a révélé des lacunes qui imposent de réfléchir à la reconfiguration des chaînes de valeur, et ce constat semble, pratiquement, unanime.

Avantages nombreux

Deuxièmement, il est trop tôt pour porter un jugement ferme sur l’ampleur des flux de relocalisation occidentaux, qui ne remontent réellement qu’à la crise financière de 2008. Ce mouvement est d’ordre « tectonique » ; il est lent, mais structurel et inévitable. Nous assistons encore principalement à une tendance au ralentissement des délocalisations, mais l’accélération des relocalisations au cours des prochaines décennies est prévisible. Les politiques volontaristes se multiplient d’ailleurs déjà, aux États-Unis comme en Europe et en Océanie, car les États reconnaissent que les obstacles à la relocalisation sont effectivement importants, mais pas au point d’en surpasser les avantages, nombreux et décisifs.

La relocalisation des activités manufacturières et la substitution des importations sont, avant de relever de logiques marchandes, des questions de politiques publiques sur lesquelles le Québec peut aussi agir. La panoplie des moyens est étendue : soutien aux exportations et aux fusions/acqusitions ; formation et attraction de la main-d’œuvre ; filtrage plus précis des investissements étrangers ; appui à la modernisation 4.0. des entreprises ; financement accru de la R. et D. ; stratégies de concertation industrielle et de rétention des sièges sociaux ; programmes et plateformes de maillage entre producteurs et fournisseurs ; appui à la relève et aux transferts entrepreneuriaux ; soutien à la décarbonisation des processus industriels et des transports ; politiques d’approvisionnement, d’achat et de contenu locaux ; incitatifs fiscaux, développement de réseaux de transport et de distribution en circuits courts, etc.

Le Québec pourrait ainsi, dorénavant, intégrer carrément un volet « relocalisations/substitutions » à ses politiques industrielles sectorielles, en définissant pour chacune les besoins, les occasions, les obstacles et les initiatives à privilégier. La substitution des importations agroalimentaires, qui devra notamment passer par une reconfiguration des modèles économiques axés sur l’extraction et l’exportation (comme dans le cas de l’industrie des pêches, par exemple), n’appelle évidemment pas les mêmes politiques que le développement de nouvelles filières de deuxième et troisième transformations des métaux et minéraux stratégiques, ou que la consolidation de la grappe du transport électrique.

Pour réussir, il faudra donc concilier une vision intégrée et des interventions modulées. Il ne s’agit d’ailleurs pas de « démondialiser » le Québec, mais d’en solidifier le tissu industriel de manière à tirer meilleur profit de son ouverture commerciale et de ses avantages comparatifs en matière énergétique. Les outils sont connus, les acteurs économiques sont prêts et l’État québécois est à la hauteur : ne ratons pas cette occasion que parce qu’elle requiert imagination et travail.

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