Orientation linguistique plutôt que transferts linguistiques

«De nombreux Québécois de langue maternelle tierce qui n’ont pas adopté le français comme langue d’usage principale au foyer en font néanmoins un usage régulier», écrit l'auteur.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «De nombreux Québécois de langue maternelle tierce qui n’ont pas adopté le français comme langue d’usage principale au foyer en font néanmoins un usage régulier», écrit l'auteur.

Depuis l’annonce du projet de loi 96 par le ministre Simon Jolin-Barrette, on a fait grand cas de l’importance des transferts linguistiques — ce par quoi on entend le fait d’adopter une autre langue que sa langue maternelle comme principale langue d’usage à la maison — afin de freiner le recul du français au Québec.

Plus particulièrement, on a mentionné que seulement 53 % de la population de langue maternelle tierce (autre que le français ou l’anglais) ayant fait un transfert linguistique l’avait fait vers le français alors qu’il faudrait plutôt que cette proportion soit d’environ 90 %, reflétant ainsi le rapport du poids démographique de la population de langue maternelle française à celui de la population de langue anglaise. Mais que masque dans les faits une telle focalisation sur ces 53 % et que nous dit-elle sur l’objectif de faire du français la langue commune des Québécois ?

Il est d’abord utile de rappeler que tout ce débat entourant cette dernière proportion ne porte en réalité que sur à peine plus du tiers (35 %) des 1,06 million de Québécois de langue maternelle tierce qui, en 2016, avaient déjà adopté le français ou l’anglais comme principale langue d’usage à la maison. Du reste, même parmi la population de langue tierce née au Canada, cette part n’atteint pas 45 %. Qu’est-ce à dire sur les quelque 693 000 personnes n’ayant pas effectué de transfert linguistique ? Nombre d’entre elles ne font-elles pas usage du français à la maison, voire à l’extérieur du foyer ?

L’accent mis sur les transferts linguistiques comme indicateur clé pour statuer sur l’état du français au Québec repose sur deux postulats. Le premier est que le français ne peut être la langue commune tant et aussi longtemps qu’elle n’est pas parlée le plus souvent à la maison par la quasi-totalité de la population dont l’anglais n’est pas la langue maternelle. Le second postulat est que puisque la langue parlée le plus souvent à la maison est généralement celle qui est transmise aux enfants, la croissance de la population de langue maternelle française (que plusieurs appellent « les francophones ») dépend directement de la croissance des transferts linguistiques vers le français.

Or, de nombreux Québécois de langue maternelle tierce qui n’ont pas adopté le français comme langue d’usage principale au foyer en font néanmoins un usage régulier. Et pourtant, ceux-ci ne sont pas considérés comme ayant adopté le français puisqu’ils n’ont pas effectué de transfert linguistique complet. Suivant cette logique, seules quelque 203 000 personnes de langue maternelle tierce auraient ainsi adopté le français, soit à peine 19 % de cette population. Mais si l’on tient compte de celles parlant le français à égalité avec une langue tierce à la maison et celles y parlant régulièrement le français comme langue secondaire en plus de leur langue tierce parlée le plus souvent — un phénomène étroitement lié à l’usage du français dans l’espace public —, ce nombre double pour se situer à 414 000 personnes (ou 39 %).

Langue d’usage

La question qui découle de tels résultats est la suivante : l’adoption du français comme seule langue d’usage principale à la maison doit-elle être le seul rapport normatif à la langue commune du Québec considéré comme acceptable à l’endroit d’une population souvent plurilingue dont environ 77 % peuvent soutenir une conversation en français ? Et si, plutôt que de parler de transfert linguistique, l’on parlait d’une orientation vers le français ?

Bien qu’une perspective qui privilégie l’orientation vers le français ou l’anglais au foyer plutôt que les transferts linguistiques modifie peu le constat d’ensemble en ce qui a trait aux proportions favorisant le français, le dénominateur se voit quant à lui considérablement modifié. Ainsi, de 370 220 personnes ayant effectué un transfert « traditionnel » vers le français ou l’anglais, cette nouvelle perspective inclut désormais quelque 760 600 personnes s’orientant vers l’une ou l’autre de ces langues en 2016.

De plus, si seulement 55 % de cette dernière population s’oriente seulement vers le français, c’est essentiellement en raison des non-immigrants, des immigrants arrivés au pays avant 1981 et des résidents non permanents qui tendent à s’orienter beaucoup plus vers l’anglais. À l’inverse, l’orientation vers le français chez les immigrants arrivés au pays depuis 1981, peu importe qu’elle se soit amorcée avant ou après l’arrivée au pays, est très marquée et atteint même 70 % chez ceux arrivés depuis 2001. En d’autres termes, hormis le cas des résidents non permanents, l’anglais tend à prédominer à la maison parmi la population de deuxième génération ou chez celle établie de très longue date, une situation qui découle généralement d’acquis précédant l’adoption de la loi 101.

Et, parmi la population de langue maternelle tierce qui ne fait pas usage du français au foyer, ne peut-on pas parler d’une orientation vers le français dans l’espace public ? On pourrait alors commencer par y inclure les 161 000 travailleurs qui utilisent seulement le français au travail ou les quelque 44 000 jeunes âgés de 5 à 15 ans en 2016 qui fréquentaient quotidiennement une école de langue française, sans compter ceux qui peuvent parler le français et l’utilisent ou sont susceptibles de l’utiliser dans d’autres sphères de l’espace public. Et si les indicateurs traditionnels de rapports à la langue commune du Québec étaient à repenser ?

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