La «science» du Dr Raoult

«Pourquoi les éditeurs d’une revue dite scientifique ont-ils publié un tel article alors que les bases scientifiques du devis de recherche sont fautives?» se demande l'auteur.
Photo: Thomas Coex Agence France-Presse «Pourquoi les éditeurs d’une revue dite scientifique ont-ils publié un tel article alors que les bases scientifiques du devis de recherche sont fautives?» se demande l'auteur.

L’émission « Bien entendu » de Stéphan Bureau à Radio-Canada a diffusé une entrevue avec le Dr Didier Raoult, présenté comme un scientifique. L’est-il vraiment ? En fait, sur son site Web, ce médecin affirme clairement qu’il ne fait pas d’hypothèse et se limite à l’observation. Or la méthode expérimentale en science de la santé consiste d’abord à observer un phénomène comme l’infection au SRAS-CoV-2 et à effectuer des analyses en laboratoire, puis à émettre une hypothèse, qui sera d’abord testée sur les animaux et ensuite sur les humains en quatre étapes, allant de 100 participants à l’étape I, à 100 000 participants à l’étape IV. Chaque groupe est divisé en deux : l’un reçoit le produit, l’autre un placebo, dans un environnement contrôlé. La comparaison entre les deux groupes permet de vérifier l’efficacité et l’innocuité du produit.

Ce n’est pas la méthode du Dr Raoult. Un de ses articles a été retiré de la revue The Lancet le 22 mai 2020, parce qu’il ne respectait pas les critères de scientificité. Cependant, en 2020, son équipe a publié, dans la revue International Journal of Antimicrobial Agents, une étude intitulée « Hydroxychloroquine and azithromycin as treatment of COVID-19 : Results of an open-label non-randomized clinical trial », signée par Gautret et des coauteurs, dont Raoult. Dans cette étude, le groupe contrôle est constitué de 16 personnes. Parmi elles, certaines ont refusé de participer à l’étude ou ne répondaient pas aux critères d’inclusion qui sont d’avoir plus de 12 ans et d’avoir subi un test PCR positif au SRAS-Cov-2. Comment alors penser que ces personnes pourraient subir un test PCR tous les jours entre les jours 3 et 6, comme le stipule le devis de recherche ?

Autre problème : parmi les 26 participants qui reçoivent le médicament à raison de 200 mg trois fois par jour, 6 ont été retirés de l’étude avant la fin ; parmi eux, on compte 3 personnes dont l’état de santé s’est aggravé à un tel point qu’elles ont été transférées à l’unité de soins intensifs. En retirant du calcul les personnes qui ne répondent pas au traitement, les données sont tronquées en faveur de résultats démontrant l’efficacité du traitement. Les résultats de cette étude ne sont donc pas scientifiquement fondés. Pourtant, les auteurs concluent sans réserve : « Malgré la petite taille de l’échantillon, notre enquête (« survey ») montre que le traitement à l’hydroxychloroquine est associé significativement à la réduction ou à la disparition de la COVID-19 chez des patients atteints et ses effets sont renforcés par l’azithromycine ». Il s’agit d’une généralisation indue et non scientifique, parce qu’un si petit nombre de participants ne peut donner lieu à un résultat statistiquement significatif.

Pourquoi les éditeurs d’une revue dite scientifique ont-ils publié un tel article alors que les bases scientifiques du devis de recherche sont fautives ? La question se pose d’autant plus que Rosendaal, un évaluateur de l’article, avait conclu que l’étude souffrait de problèmes méthodologiques majeurs, qu’elle était sans fondement et irresponsable. La publication de l’article a suscité une forte demande pour l’hydroxychloroquine. Des réserves ont été accumulées et dédiées au seul traitement de la COVID-19, ce qui a fait en sorte que des personnes atteintes de maladies auto-immunes n’ont pu recevoir leur traitement. Le 15 juin 2020, l’hydroxychloroquine a perdu l’autorisation d’utilisation en urgence de la Food and Drug Administration (FDA) américaine, parce que des études randomisées n’ont pas démontré son efficacité, indiquant au contraire de sérieux effets de nature cardiaque chez des participants.

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10 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 3 juin 2021 09 h 48

    Le droit de contester toutes les études scientifiques.

    Je suis d'accord avec les auteurs qu'il faut contester les résultats produits par les scientifiques.
    Par contre, pourquoi l'omerta sur la contestation d'autres résultats de scientifiques au solde des compagnies pharmaceutiques? Pourquoi imposer le silence abdominal sur la contestation des études qui proviennent des grandes compagnies pharmaceutiques?

  • Cyril Dionne - Abonné 3 juin 2021 09 h 48

    Laissons les gens déduire leur propre opinion sur Dr Didier Raoult

    Si aujourd’hui, on ferait fi de tous les charlatans scientifiques ou non à la télévision ou à la radio, qui resterait-il? Vous savez, Radio-Pravda ou mieux sous le nom de Radio-Canada, ce n’est pas pour informer, mais plutôt pour divertir. L'émission quétaine de TLMEP en est un exemple probant de ridicule. Alors, pourquoi crucifier un animateur? Les gens peuvent se faire leur propre opinion et comprendre que le charlatanisme n’a pas disparu au 21e siècle. Ils peuvent aussi changer de chaîne ou faire comme les jeunes, disparaître des médias traditionnels.

  • Louis-Marie Poissant - Abonnée 3 juin 2021 11 h 21

    INCROYABLE!

    Je ne pensais pas qu'on pouvait publier dans des revues scientifiques (de la nature) de telles études!
    Merci!

  • Fabien Basset - Abonné 3 juin 2021 11 h 45

    L’erreur est le premier état de toute connaissance. (Alain)

    Je suis surpris de lire un texte rédigé par des académiciens qui ne commence pas par reconnaitre l'immense travail scientifique accompli par le Dr Raoult au cours des trois dernières décennies en virologie. Dr Raoult est reconnu mondialement pour ses travaux scientifiques en virologie - travaux issus des méthodes utilisées en sciences expérimentales - bien antérieurs aux controverses liées à ses positions sur les stratégies médicales à adopter pour contrer la pandémie. Je me suis permis de consulter les résumés académiques des auteurs de ce billet afin de m'assurer qu'ils possédaient les compétences nécessaires pour juger de la pertinence des méthodes expérimentales utilisées dans cette littérature. Malheureusement, aucun des auteurs n'a d'expérience quant à l'acquisition, l’analyse, et l’interprétation de données biomédicales issues de laboratoires et ne fait donc appel qu’à des sources secondaires pour juger de la pertinence des travaux du Dr Raoult. Quoique je sois moi-même sceptique quant à la pertinence des résultats des travaux sur l’effet de l’hydroxychloroquine et de l’azithromycin menés par l’équipe du Dr Raoult, je ne me permettrais pas de juger de la qualité des manuscrits scientifiques qui sortent de mon champ de compétence. Je m’associerais avec des experts en virologie, approches pratiquées dans les études multidisciplinaires, afin d’avoir un jugement éclairé sur la situation. Enfin, la bienséance académique nous porte à reconnaitre la contribution scientifique de l’acteur mis sous les projecteurs. Selon moi, ce billet ressemble plus aux réactions épidermiques des réseaux sociaux qu’à une critique logique et étayée du problème.

  • Patrick Dolmaire - Abonné 3 juin 2021 12 h 20

    Études observationnelles versus études controlées et randomisées

    Voici un article qui met en perspective une conclusion différente sur la comparaison des essais randomisés et observationnels.

    https://www.cochrane.org/fr/MR000034/METHOD_comparer-les-estimations-deffets-issues-dessais-controles-randomises-et-detudes-observationnelles

    Il y a une fracture claire entre les chercheurs et scientifiques concernant les résultats de ces deux méthodes pour des raisons diverses et pas toujours scientifiques. Est-ce que tous les intervenants en la matière ne devraient ils pas commencer par préciser d'entrée leurs éventuels liens d'intérêts avant d'exposer leur opinion?