Libre opinion : Les origines de la crise au Darfour

J'aimerais bien réagir aux deux derniers éditoriaux de Serge Truffaut sur la crise au Darfour, à savoir: «Le massacre des infidèles» et «La sanction de l'ONU», publiés respectivement dans Le Devoir du 22 et du 30 juillet 2004.

Ma réaction a été motivée par le sentiment que M. Truffaut a présenté une version tronquée, pour ne pas dire défigurée, de la situation au Darfour, et ce, même s'il s'agit d'un sujet d'actualité où les références bibliographiques ne sont pourtant pas rares.

Je trouve surprenant, par exemple, que M.Truffaut parle d'exactions commises au Soudan par des milices (tantôt) musulmanes (article du 22 juillet), tantôt arabes (articles du 30 juillet) contre les Noirs animistes ou chrétiens (les infidèles) concentrés, selon lui, dans la province du Darfour.

Pourtant, ce n'est pas un secret de polichinelle de dire que la population du Darfour, à l'instar de tout le nord du Soudan, est quasi majoritairement de confession musulmane sunnite. Par contre, la population animiste ou chrétienne est concentrée au sud du Soudan. D'ailleurs, ce clivage religieux entre le Nord et le Sud a été à l'origine de la guerre civile qui a ravagé le pays pendant les trente dernières années, et qui a atteint son paroxysme au milieu des années 80 lorsque le président soudanais de l'époque, le général Numeiri, a instauré la charia comme système juridique pour tout le pays, y compris le Sud non musulman.

Je pense également qu'il est simpliste de réduire la crise au Darfour à un conflit racial entre milices «arabes» (les agresseurs) et tribus «africaines» (les agressés). C'est bien connu des spécialistes du Soudan qu'il s'agit plutôt d'un conflit entre des tribus noires arabisées aux modes de vie différents, les unes étant constituées de nomades, pasteurs, et les autres de sédentaires, agriculteurs. Ainsi, pendant les périodes de paix entre tribus et après l'enlèvement des récoltes, les pasteurs avaient le droit à la vaine pâture, c'est-à-dire le droit d'amener leur bétail paître dans les terres des agriculteurs et de les fertiliser du même coup. Cependant, lors de périodes de sécheresse, cette convention est souvent rompue et des conflits éclatent entre éleveurs, à la recherche d'eau et de pâturages, et paysans protégeant leurs champs et leurs maigres biens.

Ainsi, la crise actuelle au Darfour trouve ses origines dans la grande sécheresse et la famine du milieu des années 1980, les tribus nomades «arabes» (d'origine africaine mais ayant l'arabe comme langue maternelle) s'étaient alors lancées à l'assaut des villages des agriculteurs «africains» (ayant un dialecte africain comme langue maternelle mais utilisant l'arabe quand même). La situation a empiré, car le gouvernement soudanais a choisi de fermer les yeux sur les atrocités commises au Darfour au lieu d'intervenir. Cela a amené les tribus d'agriculteurs à former des milices d'autodéfense villageoises qui se sont ensuite unies pour former, en 2003, un mouvement armé, le Front de Libération du Darfour (FLD), revendiquant cette fois l'autonomie pure et simple de la province. Devant les succès enregistrés par le FLD (notamment la prise d'El Fasher, la capitale du Darfour Nord), Khartoum a répliqué en armant les tribus nomades «arabes», les désormais tristement célèbres Janjawid, et en les lançant à l'assaut des tribus d'agriculteurs pro-FDL. Cette «solution» a le mérite d'arranger les Janjawid qui s'emparent ainsi de terres pour la pâture de leur bétail, et d'être moins coûteuse pour le gouvernement de Khartoum que d'engager ses troupes régulières, stationnées pour la majorité au sud.

En conclusion, cette mise au point n'a pas pour objectif de minimiser les exactions qui se déroulent au Darfour, ni de soustraire le gouvernement soudanais de sa responsabilité plus qu'évidente dans cette crise. Il s'agit seulement d'expliquer que l'opposition de l'Arabe à l'Africain est plus culturelle que raciale (les deux tiers des Arabes étant des Africains), et que l'origine de la crise au Darfour réside dans la différence du mode de vie des tribus qui y habitent, dont certaines ont été instrumentalisées par un gouvernement dictatorial qui a toujours ignoré cette province.