Le temps presse

L’œuvre «Ice Watch» (2014, 2015, 2018) produite par l’artiste Ólafur Elíasson, en collaboration avec le géologue Minik Rosing
Photo: Daniel Leal-Olivas Agence France-Presse L’œuvre «Ice Watch» (2014, 2015, 2018) produite par l’artiste Ólafur Elíasson, en collaboration avec le géologue Minik Rosing

S’il y a une urgence qui doit désormais accaparer les décisions gouvernementales, partout dans le monde, mais plus précisément dans les États industrialisés comme le Canada, c’est bien celle liée au climat. On aurait beau chercher un équilibre entre économie et écologie, il est difficile de croire qu’au sein du « capitalocène », on puisse abuser de nos ressources tout en valorisant un environnement qui privilégie des milieux de vie sains, d’autant plus que cette économie s’est aussi alliée à un régime démocratique misant sur la liberté individuelle et la libre entreprise. Or, dans un contexte où les décisions visant à protéger la biosphère importent, il est à se demander s’il ne faut pas repenser sous un nouveau jour la démocratie : une démocratie sensible au bien-être collectif, au sort des générations futures, tout en étant soucieuse d’une justice climatique. Mais, il faut en convenir : le temps presse.

Le temps presse est justement le titre d’une exposition présentée en 2016-2017 au Centre canadien d’architecture. Sous le commissariat de Mirko Zardini, l’exposition avait pour sous-titre : « une contre-histoire environnementale du Canada moderne ». Souvent associé aux contrées sauvages, constituées de forêts, de lacs et de rivières, ce vaste territoire de l’Amérique du Nord ne correspond pas toujours au pays que l’industrie touristique se plaît à montrer en images. En s’appuyant sur des documents d’archives, des photographies et des sculptures déployées selon diverses thématiques — le nucléaire, les sables bitumineux, les OGM, l’électricité et la surpêche —, l’exposition remettait en question le mythe d’un pays aux ressources inépuisables. Elle rappelait les politiques gouvernementales qui favorisent, depuis les années 1950, l’exploitation des ressources naturelles et évoquait, par-là même, l’envers de l’idée de progrès.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue ESPACE art actuel, printemps-été 2021, no 128.

Dans le catalogue de cette exposition, en plus des nombreux textes ciblant les dispositions prises en réponse à une industrie polluante, l’entretien avec l’environnementaliste David Suzuki souligne les difficultés de joindre l’esprit du capitalisme aux impératifs en matière de conservation de la nature et de la biodiversité. Et comme l’indique Suzuki, cette exigence devra prendre en compte notre dépendance vitale à l’air pur, à l’eau potable, à un sol fertile. Cette conception du politique, empreinte d’une pensée écologique, suppose toutefois une transformation de notre relation avec ce qui nous entoure et nous lie à la Terre. Pour ce faire, nous devons modifier notre appartenance au territoire, laquelle, depuis la modernité, s’est trop souvent incarnée au sein d’un « rationalisme technique » qui instrumentalise la nature en marchandise.

Nouvel esprit à insuffler dans l’art

Pour minimiser ce rapport technique au monde, il importe de reconsidérer la place de l’être humain au sein du monde vivant. De maître et possesseur de la nature, l’homo œconomicus n’en est-il pas venu à l’obligation de se transformer en « gardien de la Terre » ? Pas d’économie sans écologie, pas de gestion des ressources sans conscience de la fragilité du monde au sein duquel nous évoluons. À l’heure de ce nouveau régime climatique, les artistes, sans être les seuls, peuvent insuffler un tant soit peu ce nouvel esprit. Ils et elles ont la possibilité de transmettre, par leurs œuvres ou interventions, une attention particulière sur l’état du monde. Sans tomber dans le catastrophisme ni esthétiser le désastre, ces artistes invitent à développer, sinon des solutions, du moins une plus grande sensibilité à ce qui vient, éveillant au détour notre imaginaire tout en stimulant la réflexion, voire le débat.

Les historiens de l’art ne sont pas en reste et soulignent parfois même comment des projets artistiques qui semblent a priori engagés en faveur de la protection du climat peuvent être chargés de contradictions. C’est ce dont témoigne dans sa contribution à ce dossier de la revue ESPACE la chercheuse Linn Burchert au sujet de l’œuvre Ice Watch (2014, 2015, 2018) produite par l’artiste Ólafur Elíasson, en collaboration avec le géologue Minik Rosing. Commanditée, en grande partie, par Bloomberg Philanthropies, cette œuvre éphémère rassemblait une douzaine de blocs de glace installée sur des places publiques lors de sommets pour le climat, dont la COP21 de Paris. Certes, l’association entre l’artiste et le grand capital laisse songeur : l’œuvre a beau être spectaculaire et susciter de vives émotions devant ces « marqueurs évidents du réchauffement climatique », elle met également en scène le résultat d’une approche écologique qui, de surcroît, donne une belle image à une compagnie qui encourage parallèlement des industries extrêmement polluantes. Heureusement, d’autres textes misent sur des pratiques artistiques distantes de toute filiation avec des intérêts financiers. Notamment, celui de Raphaelle Occhietti qui, en se référant à des œuvres de Julian Charrière, de Claudia Comte et d’Angelika Markul, considère les glaciers comme des « alliés précieux » qui n’ont pas à être déplacés pour contribuer à une prise de conscience incitant à l’action.

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