Se réinventer? Oui, mais ensemble

La Pieuvre a mené des séances de réflexions sur le financement en art à l’Agora de la danse. Lors de cette séance se trouvaient Shérane Figaro, Catherine Lavoie-Marcus, Hanna Sybille Müller, Michel F. Côté, Brice Noeser, Marie Mougeolle et Katya Montaignac.
Photo: Svetla Atanasova La Pieuvre a mené des séances de réflexions sur le financement en art à l’Agora de la danse. Lors de cette séance se trouvaient Shérane Figaro, Catherine Lavoie-Marcus, Hanna Sybille Müller, Michel F. Côté, Brice Noeser, Marie Mougeolle et Katya Montaignac.

Alors qu’on demande aux artistes de « se réinventer » depuis un an, aurions-nous collectivement assez d’audace pour repenser notre système d’attribution des fonds publics ?

L’interruption de nos activités professionnelles depuis un an nous a permis, en tant qu’artistes, de nommer la précarité à laquelle nous sommes confrontés et dans laquelle nous nous sommes accoutumés à vivre.

Ce constat nous conduit à repenser la place de l’art au cœur de notre société en nous questionnant sur la valeur de notre travail de création en danse et sur la nécessité de pouvoir vivre de notre métier comme tout travailleur.

En tant qu’artistes, nous dépendons majoritairement de l’argent public afin d’exercer nos métiers dans des conditions acceptables. Nous passons plus de temps dans nos vies à nous conformer à des programmes de financement qu’à nous consacrer à notre véritable profession. Ce travail considérable exige de nous différents types de compétences (stratégies de communication, de production, de diffusion, développement de marchés, médiation, planification administrative…) que nous avons été contraints d’acquérir. Le temps de ce travail invisible et non rémunéré s’ajoute aux multiples contrats que nous devons cumuler pour survivre.

C’est dans l’élan des changements annoncés par les conseils des arts que nous nous permettons aujourd’hui d’attirer votre attention sur ces critères provinciaux et fédéraux qui nous paraissent en contradiction avec les transformations sociétales actuelles aspirant à l’inclusion et à l’équité. La grille d’évaluation des demandes de subvention perpétue à ce titre des inégalités en imposant une compétitivité féroce à un milieu précaire. De notre point de vue, les lignes directrices des programmes de subventions nous maintiennent dans un individualisme borné qui n’est plus pensable.

Premièrement, les notions d’excellence et de mérite (critères que l’on trouve dans les formulaires de demande de subventions), aux présupposés complexes, ne nécessiteraient-elles pas un examen approfondi afin d’en mesurer la pertinence ? En effet, selon quelles normes évaluer l’excellence artistique et en fonction de quel héritage culturel ?

Deuxièmement, nous sommes sommés de quantifier et de justifier les retombées attendues de nos projets, c’est-à-dire les impacts qu’ils auront, en matière de résultats, sur nos parcours professionnels et sur le public. Ces exercices de prédiction érigent les impératifs de diffusion et de rentabilité comme seuls gages de réussite et nous forcent à nous penser comme des commerces.

Troisièmement, il nous apparaît que la notion d’avancement sous-tend une obsession du progrès et une injonction de croissance sur nos pratiques. Bien que nous appréciions l’idée de mobilité qu’elle suggère, la nécessité d’avancer implique un mouvement linéaire qui n’entrevoit ni pas de côté ni recul, dénotant alors une profonde inadéquation avec la nature expérimentale et indéterminée de toute pratique artistique.

Tous ces impératifs nous épuisent. Répondre à ces critères présume d’avoir davantage de ressources. À cela s’ajoutent d’autres réflexions concernant les présupposés qu’induisent les critères d’innovation, de découvrabilité ou encore l’incitation au virage numérique actuellement brandi comme la panacée à tous nos maux.

En tant qu’artistes indépendants, nous souhaitons élaborer un chantier de réflexion autour des questions suivantes :

– comment répartir plus équitablement les ressources financières du milieu ;

– imaginer des termes concordant davantage à nos modalités de travail, encourageant notamment la coopération plutôt que la compétition ;

– repenser une pluralité de modes de présentations de nos projets, en ayant par exemple la possibilité de présenter un projet à l’oral tout autant qu’à l’écrit ;

– s’inspirer d’autres modèles d’évaluation alternatifs ;

– reconnaître et valoriser le travail invisible.

Cette lettre ne représente pas la perspective et les besoins de toute la communauté de la danse contemporaine. Elle ne représente pas non plus la totalité de ce qui a été discuté durant les séances de réflexion menées par La Pieuvre et elle contient des angles morts. Cette lettre est avant tout une invitation à la discussion.

Dans le but, donc, d’ouvrir un débat collectif sur ces enjeux, nous invitons artistes, compagnies, travailleurs culturels, conseils des arts et spectateurs à prendre activement part à la construction d’une pensée collective sur la valeur de l’art afin d’amorcer un dialogue fécond qui nous concerne tous en tant que citoyens.

*Ont cosigné cette lettre : Mohammadreza Akrami, Yaëlle Azoulay, Ivanie Aubin-Malo, Aïcha Bastien-N’Diaye, Lucie Bazzo, Louise Bédard, Marie Béland, Marie-Chantale Béland, Marie-Hélène Bellavance, Nicholas Bellefleur, Élise Bergeron, Josiane Bernier, Gabrielle Bertrand-Lehouillier, Johanna Bienaise, Sarah Bild, Rachel Billet, Manuel Bisson, Emmanuelle Bourassa Beaudoin, Sophie Breton, Aurélie Brunelle, Edith Brunette, Jean Bui, Sophie Cabot, Neil Cadger, Claudia Chan Tak, Kim-Sanh Châu, Matéo Chauchat, Angie Cheng, Estelle Clareton, Sophie Corriveau, Julie-Anne Côté, Michel F. Côté, Elizabeth Crispo, Catherine Cyr, Marilyn Daoust, Sarah Dell’Ava, Dany Desjardins, Ariane Dessaulles, Élisabeth-Anne Dorléans, Ariane Dubé-Lavigne, Catherine Duchesneau, Jean-François Duke, Thomas Duret, Laurence Éthier, Lucy Fandel, Michèle Febvre, Geneviève C. Ferron, Shérane Figaro, Florence Figols, Mairéad Filgate, Éric Forget, Marie Claire Forté, Josiane Fortin, Yesenia Fuentes, Elinor Fueter, Annie Gagnon, Irène Galesso, Lynda Gaudreau, Natalie Zoey Gauld, Geneviève Gauthier, Jacqueline van de Geer, Katia-Marie Germain, Margie Gillis O.C., O.Q., Milan Gervais, Miriam Ginestier, Dana Gingras, Dalie Giroux, Caroline Gravel, k.g. Guttman, Priscilla Guy, Sara Hanley, Élise Hardy, Rachel Harris, Benjamin Hatcher, Ame Henderson, Kim Henry, Erin Hill, Susanna Hood, Hanako Hoshimi-Caines, Véronique Hudon, Karina Iraola, Louise Michel Jackson, Emmanuel Jouthe, Kimberley de Jong, Maria Kefirova, Adam Kinner, Sasha Kleinplatz, Alanna Kraaijeveld, Ilya Krouglikov, George Krump, Camille Lacelle-Wilsey, Benoît Lachambre, Etienne Lambert, Julia B. Laperrière, Catherine Lavoie-Marcus, Andreane Leclerc, Karine Ledoyen, Sophie Levasseur, Brianna Lombardo, Élodie Lombardo, Séverine Lombardo, Nasim Lootij, Jean-Sébastien Lourdais, Justin de Luna, Zab Maboungou, Victoria Mackenzie, Johanne Madore, Alexia Martel, Émilie Martz-Kuhn, Ford Mckeown Larose, Sydney Mcmanus, Hélène Messier, Philippe Meunier, Sophie Michaud, Suzanne Miller, Katya Montaignac, Marine Morales-Casaroli, Emilie Morin, Marie Mougeolle, Liliane Moussa, Hanna Sybille Müller, Line Nault, Brice Noeser, Dorian Nuskind-Oder, Lara Oundjian, Cathia Pagotto, Allan Paivio, Nicolas Patry, Claire Pearl, Aurélie Pedron, Fabien Piché, Ola Pilatowski, Emile Pineault, Ariana Pirela Sanchez, Isabelle Poirier, Betty Pomerleau, Dominique Porte, Juliette Pottier Plaziat, Morena Prats, Jade Préfontaine, Sébastien Provencher, Linda Rabin, David Rancourt, Camille Renarhd, Enora Rivière, Marine Rixhon, Audrey Rochette, Manuel Roque, Ève Rousseau-Cyr, Emmalie Ruest, Marilyne St-Sauveur, Lauren Semeschuk, Jessica Serli, Stefania Skoryna, Sonya Stefan, Magali Stoll, Gabrielle Surprenant-Lacasse, Bettina Szabo, Catherine Tardif, Anne Thériault, Anouk Thériault, Liane Thériault, Nancy Tobin, Georges-Nicolas Tremblay, Myriam Tremblay, Camille Trudel, Antoine Turmine, Andrew Turner, Noël Vezina, Lucie Vigneault, Ariane Voineau, Katie Ward, Sarah Wendt, Nien Tzu Weng, Angélique Willkie et Ian Yaworski.

 

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