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Libre opinion: Les nouveaux réactionnaires de la langue française

Dans un article paru récemment dans Le Devoir (édition du 7 juillet 2004) une jeune étudiante, Julie Monette, s'insurgeait contre la nouvelle orthographe recommandée par le Conseil supérieur de la langue française, l'Académie française et les instances francophones compétentes. Je crois qu'il faut réagir devant ces levées de boucliers qui n'ont pour objet que de représenter une forme de conservatisme culturel. Des réformes de la langue française sont souhaitables. Arrêtons de vouloir figer notre langue et de la conserver comme elle était, ou plutôt comme nous pensons qu'elle était, à l'époque de Molière!

La langue française est formée par des logiques très diverses. Une rationalisation est la bienvenue. Dans la francophonie, il existe malheureusement un courant réfractaire à la modernisation de notre langue. Certes on accepte volontiers — et à juste titre — de nouveaux mots tels que courriel à la place de e-mail pour contrer l'anglicisation, mais aussi pour refuser de voir le français se ringardiser. Par contre, quand vient le temps d'adapter la langue à l'époque présente, ce courant réactionnaire monte aux barricades. À propos de la réforme actuelle (www.orthographe-recommandee.info), Mme Monette explique qu'il s'agit d'un nivellement par le bas, d'«une lésion de la voie lexicale de l'épellation écrite». Une telle réaction démontre l'incompréhension à laquelle doivent faire face les gens désireux de réformer la langue française.

Cette réforme représente une simplification des règles dans l'ensemble. Contribuera-t-elle à faciliter la diffusion du français dans le monde comme le souhaitent ses auteurs? J'en doute. Mais là n'est pas la question. Il est normal que les gardiens de la langue prennent en compte l'évolution de celle-ci. Contrairement à la langue anglaise, par exemple, le français possède de nombreuses institutions ayant pour but de préserver sa «pureté». Quand une réforme est proposée, c'est que celle-ci reflète une tendance lourde de nos sociétés francophones, et non une mode. Que l'on puisse enfin écrire évènement à la place d'événement, surement (comme s'écrit assurément) à la place de sûrement, aigüe et non aiguë ou ambigüité et non plus ambiguïté représente un pas dans la bonne direction. Heureusement que nous n'en sommes pas à notre première réforme de la langue. Sinon, nous devrions encore écrire escolier, escriture, escole, vescu, un enfant, des enfans, il avoit, il étoit, le françois, foible et j'en passe. La langue écrite est, par nature, d'un niveau plus soutenu que la langue parlée. Il ne «foudroit» tout de «mesme» pas qu'il s'installe une trop grande différence entre les deux.

Une langue n'est pas une construction transcendantale. Les règles de français n'ont pas une nature essentialiste. Elles sont modifiables. Réjouissons-nous de cette entreprise de modernisation. En terminant, si je peux me le permettre, souhaitons maintenant que les institutions régulatrices de la langue française s'attaquent aux règles qui régissent le participe passé. Vivement la formule espagnole où le participe passé ne s'accorde tout simplement jamais, cela simplifierait et rationaliserait notre langue qui a encore besoin de bien d'autres réformes.

L'auteur, Jean-François Lessard, est un étudiant québécois qui termine sa thèse en science politique sous la supervision de Marcel Gauchet au Centre Raymon Aron de l'École des hautes études en sciences sociales à Paris.