Avec les Casques bleus, le Canada est aux abonnés absents

Le maintien de la paix est à ce point prisé par les puissances grandes ou moyennes qui veulent jouer un rôle constructif sur la scène internationale qu’elles s’engagent de plus en plus sur cette voie. Sauf le Canada, estime l'auteur.
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne Le maintien de la paix est à ce point prisé par les puissances grandes ou moyennes qui veulent jouer un rôle constructif sur la scène internationale qu’elles s’engagent de plus en plus sur cette voie. Sauf le Canada, estime l'auteur.

Demain le 29 mai est la journée internationale des Casques bleus. Lauréats du prix Nobel de la paix, les Casques bleus ont été créés par le ministre canadien des Affaires étrangères, Lester B. Pearson, en 1956 lors de la crise de Suez. Cet instrument au service de la paix a connu depuis un succès extraordinaire. Non seulement l’ONU déploie aujourd’hui quelque 100 000 Casques bleus dans 12 missions, mais d’autres organisations internationales ont adopté ce concept et créé leurs propres forces de paix.

Le maintien de la paix est à ce point prisé par les puissances grandes ou moyennes qui veulent jouer un rôle constructif sur la scène internationale qu’elles s’engagent de plus en plus sur cette voie. Sauf le Canada.

Les statistiques ne mentent pas. À la notable exception des États-Unis, qui historiquement limitent leur participation aux opérations de paix de l’ONU mais couvrent 28 % de son budget, 3 autres membres permanents du Conseil de sécurité – la France, le Royaume-Uni et la Chine – déploient des centaines de Casques bleus en Afrique et au Proche-Orient. L’Italie et l’Allemagne, nos alliés au sein du G7, font de même. Le Canada avec ses 55 Casques bleus se retrouve dans un club exclusif de 2 membres avec… la Russie.

Un instrument efficace

La multiplication des opérations de paix au cours des vingt dernières années sous l’égide de l’ONU et d’autres organisations internationales n’est pas le fruit de décisions prises à l’aveuglette. Si le maintien de la paix est devenu si populaire comme outil politique aux mains des organisations internationales et des décideurs étatiques pour gérer ou régler des conflits, c’est qu’il produit des résultats positifs mesurables et quantifiables.

Ainsi, la présence d’une opération de paix rend une nouvelle agression moins probable et plus coûteuse ; elle conditionne l’aide aux groupes impliqués et la reconnaissance de ceux-ci au respect des accords ; elle produit les dividendes de la paix (emplois, travaux publics, développement, etc.) ; elle réduit l’incertitude et la peur ; elle prévient l’escalade de la violence et limite les accidents ; elle évite les abus politiques en supervisant les forces armées et policières, en organisant des élections, en installant des administrations neutres et en transformant des milices en organisations politiques. Selon plusieurs études, cette présence permet même, après le retrait d’une opération de paix, de réduire les risques de reprise de la guerre de 80 à 100 %.

L’absence du Canada

Jusqu’au début des années 2000, le Canada s’était fait un point d’honneur de répondre présent lorsque l’ONU demandait aux États membres de participer aux opérations de paix. Certaines années, le Canada était même le premier contributeur de troupes. Cette participation était devenue sa marque de commerce, un élément fort de son identité internationale.

L’élection de Stephen Harper en 2006 a changé la donne. Le premier ministre conservateur détestait l’ONU et estimait que la participation des forces canadiennes aux opérations de paix diminuait les capacités de combat de nos militaires. Il préférait faire équipe avec les Américains et les Britanniques au sein de missions guerrières en Afghanistan et en Libye.

Justin Trudeau avait promis de rectifier le tir lors de son élection en 2015. J’étais à l’époque de l’équipe gouvernementale à titre de conseiller du ministre des Affaires étrangères. Nous avons rédigé une politique dont les éléments principaux engageaient le Canada dans un ambitieux programme visant à déployer des centaines de Casques bleus canadiens au Mali pour plusieurs années. L’objectif consistait à soutenir les efforts de l’ONU, de la France et de l’Union africaine pour stabiliser ce pays.

Trudeau a annulé sans raison ce déploiement au début de 2017 et son gouvernement a préféré envoyer un petit contingent centré sur la présence d’hélicoptères de transport pour une durée d’un an. Il a refusé toutes les demandes de l’ONU de rester plus longtemps sur place. Cette décision a été amèrement vécue par les Français, les Allemands, les Suédois et les Néerlandais présents au sein de la mission de l’ONU depuis des années.

La participation d’un pays aux opérations de paix n’est pas qu’une question de prestige. Elle répond à des impératifs sécuritaires et diplomatiques. L’exemple malien l’illustre parfaitement. Le Royaume-Uni qui vient de déployer trois cents casques bleus dans ce pays pour trois ans l’a bien compris. Stabiliser le Mali, c’est empêcher son effondrement politique et limiter les activités des terroristes qui opèrent au Sahel. C’est aussi empêcher une contagion en Afrique de l’Ouest qui serait catastrophique pour le continent africain, mais aussi pour l’Europe. Bref, c’est assurer, dans la mesure du possible, la préservation de la paix et de la sécurité internationale.

Enfin, la participation aux opérations de paix de l’ONU rapporte des dividendes diplomatiques lorsqu’un pays cherche à se faire élire membre non permanent du Conseil de sécurité.

Le Canada a raté le coche. Son indifférence envers l’Afrique et les opérations de paix lui a valu d’échouer lorsqu’il a tenté de se faire élire au Conseil en 2010 et en 2020. Il serait peut-être temps de revoir notre politique si nous voulons être pris au sérieux dans le monde.

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