Des deux solitudes aux deux indifférences

«Si on avait à résumer l’attitude du
Photo: Christian Ouellet Getty Images «Si on avait à résumer l’attitude du "commentariat" canadien-anglais, je dirais qu’il consiste en un grand haussement d’épaules», juge l'auteur.

À la suite du dépôt du projet de loi 96 réformant la politique linguistique du gouvernement du Québec, quelques commentateurs du Canada anglais se sont indignés. Et, retombant dans leurs vieilles ornières, les commentateurs québécois se sont indignés de l’indignation de leurs homologues anglophones. Ce faisant, ils ont porté toute leur attention sur l’arbre ; la forêt leur a échappé. En effet, ce qui frappe le plus à la lecture des grands journaux nationaux, c’est le fait que le projet de loi 96 suscite si peu d’intérêt. Un autre projet de loi, le projet de loi fédéral C-10 sur la réglementation du Web, a droit à autant sinon plus de commentaires de la part des leaders d’opinion.

Si on avait à résumer l’attitude du « commentariat » canadien-anglais, je dirais qu’il consiste en un grand haussement d’épaules. Les Canadiens anglais n’en peuvent plus d’entendre le Québec se plaindre. À l’époque des accords de Meech et de Charlottetown, ils réagissaient en s’élevant avec énergie contre les changements proposés. Aujourd’hui, alors que le Québec prétend insérer, dans une Constitution qu’il rejette, des concepts que le reste du pays a toujours combattus, ce dernier se contente de soupirer.

Bien que les Québécois n’en soient pas conscients, il y a déjà eu au Canada anglais, du moins au sein de l’intelligentsia, une grande ouverture à l’égard des Canadiens francophones. Dans les années 1960 et 1970, on a enfin réalisé que les Canadiens français avaient été traités injustement, et que l’heure était aux réparations. Malheureusement, on ne parvint jamais à la réconciliation constitutionnelle à laquelle on rêvait. Plutôt que d’entrer au Canada de plain-pied, le Québec a entrepris de s’en éloigner à pas feutrés.

En 2006, lorsque le premier ministre Stephen Harper a décidé, sans consulter ses députés, de reconnaître que les Québécois formaient une nation, la manœuvre a été accueillie dans l’indifférence généralisée. Au Canada, on s’en fichait presque. Au Québec, on accepta sans gratitude cette part de notre « butin ».

La fin d’un rêve

Il y a 75 ans, le grand écrivain Hugh MacLennan popularisait l’idée de « deux solitudes », des deux nations fondatrices qui se côtoyaient sans se connaître. Malgré les efforts herculéens de quelques leaders, les deux solitudes se connaissent à peine plus de nos jours. Les Québécois francophones ont pris la place qui leur revenait à la tête d’un Québec moderne et prospère. Ils l’ont fait sans se préoccuper une seconde de ce qui se passait ailleurs au pays, sauf quand une loi, un règlement, une politique fédérale venait entraver leur action. C’était alors l’heure d’une motion unanime de l’Assemblée nationale.

Les deux nations fondatrices de la fédération s’éloignent et s’ignorent. Le rêve de George-Étienne Cartier, la naissance d’une « nation politique », est plus lointain que jamais. Des deux solitudes, nous sommes passés aux deux indifférences.

Les souverainistes seront toujours en mesure de dresser une longue liste des nuisances fédérales, mais la réalité, c’est que le gouvernement du Québec peut faire tout ce qu’il veut dans à peu près tous les domaines. Il peut même, apprend-on aujourd’hui, amender unilatéralement la Constitution et imposer la loi 101 aux entreprises de juridiction fédérale. Et le premier ministre du Canada de confirmer son impuissance, voire son accord.

Quant aux Autochtones, ils ont depuis longtemps supplanté les Canadiens français au cœur du complexe de culpabilité des classes politique et intellectuelle du Rest of Canada. Les initiatives et les milliards ne se comptent plus dans l’effort du Canada pour atteindre la réconciliation ; mais celle-ci nous échappe tout comme ont échoué les tentatives pour unir le Québec et le reste du pays dans un projet commun. Les blessures sont trop profondes, les incompréhensions, trop grandes.

Quel avenir cette indifférence mutuelle réserve-t-elle au Canada ? La fédération survivra encore longtemps pour la simple raison qu’elle forme un pays fort commode. Mais le sentiment national qui unit généralement les peuples continuera de manquer à l’appel. L’apathie mutuelle continuera de grandir. Un matin, les Québécois et les Canadiens se réveilleront tellement éloignés les uns des autres qu’ils pourront seulement constater l’évidence. Le Québec sera devenu un pays distinct.

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