Peur contre peur - L'imaginaire d'État contre l'opium du peuple

Le 9 juillet 2004, la France est sous le choc d'une nouvelle agression à caractère antisémite. Une jeune Française âgée de 23 ans et son bébé sont violemment agressés dans un train de banlieue parisien. Marie Leblanc est retrouvée bardée de coups, des croix gammées tracées au feutre sur le ventre, et la poussette de son bébé renversée. L'agression aurait été perpétrée par de jeunes «beurs».

Quinze jours plus tard, la même victime de cette agression est condamnée par le tribunal correctionnel de Cergy-Pontoise, pour «dénonciation de délit imaginaire».

Imaginées, ces croix gammées dessinées sur le ventre de Marie, inventés, ces coups portés à la victime et la poussette du bébé renversée, simulée, cette agression antisémite qui aura même fait réagir les plus hautes autorités de l'État.

La France est actuellement victime de ses peurs. Peur des autres, peur de soi, peur des communautarismes croissants et d'un individualisme exacerbé. En qui croire pour exister?

L'imaginaire républicain valorisé

Imaginaire contre imaginaire. La République française s'est construite sur un mythe, un mythe républicain. En France, toute l'histoire de la société moderne a consisté à réduire le poids des communautés au profit de la naissance d'un «espace public universel». Cet espace est considéré comme le seul espace d'expression et de délibération possible pour des citoyens libres et égaux en droit (Dominique Wolton, «Élaboration et expression de la citoyenneté - Pluralisme des valeurs et espace public, citoyenneté et société», Les Cahiers français, mai-juin 1987).

Depuis la Révolution française, afin de mieux exalter l'universalisme républicain, les religions, et notamment le catholicisme, ont été dénoncées comme des menaces à la liberté et au mode d'intégration à la française, des facteurs de fragmentation et de fracture ethnique... Les religions, qui restent suspectes de communautarisme, ont toujours été considérées comme difficilement compatibles avec l'idéologie républicaine et laïque. Il ne doit, en effet, y avoir aucun intermédiaire entre le citoyen et la souveraineté nationale.

C'est notamment sur ce postulat de base, et sur l'imposant pilier de la laïcité, que s'est fondée l'identité républicaine française. Cette laïcité à la française s'articule autour de deux idéaux: la liberté de conscience — qui implique l'égalité des diverses appartenances religieuses et des différentes formes de refus de la religion — et la liberté de penser sans contrainte — qui a justifié les luttes contre les formes religieuses qui étaient considérées dominatrices.

Selon le professeur Jean Baubérot (La Morale laïque contre l'ordre moral, Seuil, 1992), la liberté de conscience «fonde la tolérance à l'égard de toutes les croyances et la garantie des libertés d'opinion et d'expression». Il ne faut pas la confondre avec «la liberté de penser, plus spécifique de l'idée républicaine. Cette dernière [...] n'est pas le fait de croire n'importe quoi, mais une certaine attitude par rapport aux croyances. Elle implique, sinon une méfiance à l'égard de toute transcendance, du moins le refus de toute aliénation de l'esprit face à tout dogme, quel qu'il soit.»

Une religion d'État protectrice ?

L'essence même de la laïcité française va engendrer deux logiques d'action de l'État paradoxales. La première est une logique juridique de neutralité, rattachée à la liberté de conscience. La seconde est une logique plus militante, héritée de la philosophie des Lumières, qui consiste à s'assurer que chaque citoyen est effectivement «libre et éclairé». Seul l'accomplissement de ces deux conditions lui permet de s'affirmer en tant que citoyen français. Libre d'esprit, égal à ses concitoyens, il peut s'associer au pacte social et s'approprier ainsi la devise «liberté-égalité-fraternité».

On pourrait donc penser que la laïcité française, nouvelle religion d'État, est particulièrement protectrice de ses citoyens. Pour autant, n'est-elle pas aussi réductrice? Ne tend-elle pas à oublier que l'homme n'est pas que citoyen?

(Dés)application difficile

Selon Claude Nicolet (La République en France, état des lieux, Seuil, Libre examen politique, 1992), la laïcité «procède aux nécessaires séparations. Non seulement celle des Églises et de l'État (et, du coup, de tous les dogmes et de tous les partis), mais au plus profond de chaque citoyen (c'est-à-dire de chaque homme, car il n'y a d'homme que le citoyen), la séparation de la croyance et de la rationalité qui ne peuvent coexister que dans des sphères différentes.»

C'est ce caractère intrinsèque de l'homme de la citoyenneté française qui pousse les autorités à prendre des décisions souvent critiquables en matière religieuse, et toujours incomprises par la communauté internationale. L'affaire du port du voile islamique en est l'illustration.

Vieux de quinze ans, le débat franco-français sur le port du voile par les jeunes filles musulmanes dans les établissements scolaires et universitaires a ressurgi en 2003 et le législateur y a mis un terme en interdisant purement et simplement le port de tels voiles dans les établissements d'enseignement, notamment. «Ce qui dérange donc est l'affirmation, lue dans le foulard, d'une identité à la fois religieuse et politique. On y décèle la confusion du pouvoir masculin, du pouvoir politique et du pouvoir religieux [...]. Il importe de comprendre que l'étranger ici visé n'est pas l'individu étranger en tant que tel: la laïcité a toujours eu pour vocation l'universel, le respect et l'inclusion de l'autre en tant qu'homme [...]. L'hostilité se manifeste plutôt à l'égard d'un étranger collectif, perçu comme un pouvoir extérieur, tentant de gagner indûment un territoire qui ne lui appartient pas, armé des deux glaives que sont le politique et le religieux» (Pascale Bermont-Farago, Le Foulard islamique ou la laïcité dévoilée, Esprit, février 1995).

Stimuler l'imaginaire, oublier la réalité

Pourquoi la France est-elle alors revenue 100 années en arrière? Pourquoi renouer avec une laïcité de combat? La cohésion de la société citoyenne française était-elle en péril? C'est ce qu'ont semblé croire les politiciens français à une époque où, par manque de repères, peut-être, et par désillusion envers la capacité de l'État à assurer le bien-être de ses citoyens, la tendance est au regroupement des communautés, que ces communautés soient religieuses, politiques, philosophiques, fondées sur l'orientation sexuelle, ou tout simplement des communautés de quartier.

L'État français n'est pas aussi neutre religieusement que ce que l'on pourrait penser. Il n'est pas neutre parce qu'il promeut lui-même un discours philosophique qui légitime son organisation politique et s'impose à tous les citoyens comme leur seule possibilité de salut.

Faute de pouvoir proposer à ses citoyens des politiques crédibles, les pouvoirs publics français ont remis en place la religion d'État. Soyez tous citoyens, vous serez libres, égaux et fraternels. En France, avoir la citoyenneté, c'est exister. Mais c'est exister pour qui?

Lundi 26 juillet 2004, Marie Leblanc est condamnée à quatre mois de prison avec sursis pour «dénonciation de délit imaginaire». Une pauvre mythomane, seule et isolée du reste de la société a mis en évidence le malaise actuel français. Les politiques publiques n'ont pas réussi à l'insérer dans la société. Elle a été condamnée à imaginer pour exister. Elle a été condamnée par un État dans lequel elle ne croyait plus.