Le tunnel autoroutier ou l’expansion urbaine libérée

Selon les prévisions du ministère des Transports, entre 50 000 et 55 000 véhicules emprunteront quotidiennement le tunnel autoroutier au moment de son ouverture en 2031, affirme l'auteur.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Selon les prévisions du ministère des Transports, entre 50 000 et 55 000 véhicules emprunteront quotidiennement le tunnel autoroutier au moment de son ouverture en 2031, affirme l'auteur.

Dans les semaines qui ont précédé le lancement de la « Grande conversation » en vue de la préparation de la Stratégie nationale d’aménagement et d’urbanisme, en janvier dernier, la ministre des Affaires municipales et de l’Habitation et responsable de ce dossier, Mme Andrée Laforest, déclarait : « Il faut freiner l’étalement urbain, on est obligés de le faire. […] La lutte contre l’étalement passera inévitablement par des contraintes à la croissance. […] Il nous faut agir pour nous doter d’un aménagement du territoire québécois digne du XXIe siècle. »

Lors de l’annonce en grande pompe, le lundi 17 mai, du projet de Réseau express de la Capitale, aucune tribune n’avait été prévue pour que la ministre Laforest vienne à son tour, après Legault, Guilbault et Bonnardel, exprimer sa fierté à l’égard de ce mégaprojet de mobilité métropolitaine, dont l’élément majeur, le tunnel autoroutier entre Québec et Lévis, serait le plus gros, le plus long et le plus coûteux au monde.

La pratique «en silo» (sans jeu de mots) est bien implantée dans l’appareil gouvernemental et on ne mélange pas les prérogatives des ministères. L’avis de la ministre Laforest a-t-il seulement été sollicité sur la pertinence de la version autoroutière du 3e lien, alors qu’elle est directement interpellée par les impacts de ce projet ?

Ce tunnel autoroutier a pour but d’améliorer la fluidité de la circulation entre Québec et Lévis, et ainsi d’atténuer la portée de l’obstacle que représente le fleuve au rêve d’intégration des deux rives. Il contribuera indéniablement à libérer le potentiel de croissance dont on a le dessein pour la région de la Capitale-Nationale. Mais est-il le coup de maître dont on veut nous convaincre pour un aménagement du XXIe siècle ? La croissance urbaine s’accompagne d’expansion spatiale et de trafic routier accru. Le tunnel encouragera les deux.

Le Comité d’experts, dont je suis membre, mis sur pied pour conseiller la ministre dans le processus d’élaboration de la Stratégie nationale d’aménagement et d’urbanisme, devra désormais composer avec cet éléphant dans la pièce. Pourtant, il y a une idée unanimement partagée au sein de ce comité, en harmonie avec la volonté déclarée de la ministre Laforest : la nécessité d’une recentralisation spatiale des grandes villes par la maîtrise de l’expansion territoriale. Les spécialistes réunis dans ce comité, universitaires et experts de disciplines connexes à l’aménagement et à l’urbanisme (gouvernance, ruralité, architecture, milieux de vie, finances, fiscalité…), devront-ils se fermer les yeux sur la problématique de l’étalement urbain, cet élément étant devenu intouchable ?

Une difficile équation

Selon les prévisions du ministère des Transports, entre 50 000 et 55 000 véhicules emprunteront quotidiennement le tunnel autoroutier au moment de son ouverture en 2031. Présentement, le potentiel d’achalandage est établi à moins de 10 000 véhicules. D’où proviendront les 45 000 autres en 2031, chiffre qui gonflera vraisemblablement à 75 000, minimalement, en 2042 ? Réponse : du processus d’étalement urbain qui va s’étendre en taches d’huile à l’est de Lévis jusqu’à Saint-Jean-Port-Joli et au-delà. Et la rive nord ne sera pas en reste du fait de la sortie Dufferin-Montmorency vers la Côte-de-Beaupré et Charlevoix.

« Arrêter l’étalement urbain. » « Contraintes à la croissance » disait la ministre de l’Aménagement et de l’Urbanisme. Foutaises. Les développeurs urbains, qui sont les grands concepteurs et bâtisseurs de nos villes au Québec, sont déjà à pied d’œuvre dans plusieurs municipalités pour offrir aux conseils municipaux, avides de nouvelles recettes fiscales, des projets résidentiels clé en main. Qui les blâmera ? Le gouvernement Legault leur offre l’outil idéal et inespéré pour promouvoir des « cités-jardins » à quelques dizaines de minutes du centre-ville de Québec.

Et ce n’est pas le zonage agricole, ni d’hypothétiques mesures de densification qui vont freiner ces élans bâtisseurs. Ce sont là des embûches bien mineures posées à l’étalement urbain, connaissant l’historique de bienveillance de la Loi sur la protection du territoire agricole appliquée sur les bonnes terres de la vallée du Saint-Laurent, et du recours au décret si avenant du gouvernement pour outrepasser une décision contraire de la Commission de cette loi. Quant aux mesures de densification, on n’a qu’à voir ce qui se passe dans les MRC limitrophes de la Communauté métropolitaine de Montréal, notamment dans Lanaudière, la Montérégie et les Laurentides, pour conclure que plusieurs municipalités ne sont pas prêtes à y avoir recours, le courant dominant en matière d’habitation étant toujours en faveur de la maison unifamiliale avec jardin, qu’il s’agit de satisfaire.

Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’avec ce tunnel autoroutier, le gouvernement donne un signal qui ébranle les espoirs d’un aménagement durable du territoire. Se rabattre sur l’argument que ce 3e lien sera un vecteur de développement régional ne rend pas le projet plus recevable : les maires des régions intermédiaires et périphériques l’ont bien fait savoir en réfutant spontanément cet argument.

Ce dont les territoires non centraux ont besoin, c’est d’une vigoureuse politique de développement local et régional dotée de services publics adéquats, de dispositifs et de programmes spécifiques, afin d’accroître leur attractivité économique et démographique. Elles pourront ainsi participer plus largement au développement et contribuer significativement à l’essor et à la prospérité du Québec.

10 commentaires
  • Serge Pelletier - Abonné 26 mai 2021 04 h 08

    L'avenir, mais pour qui?

    Les petits copains salivent à n'en plus finir... Ce gouverment sus Legault est le plus pire honte des hontes, et qu'importe où il intervient.

    Actuellement, uniquement pour "mettre à jour" et 'd'entrerien" les routes, ponts, et autres voies de circulation sous la responsabilité du GV-Q les coûts se chiffres au bas mot dans les 10 milliards de $ d'actuels... Il faut croire que cela ne fait sexy pour le chef du Gv-Q-CAQ qui souffre de atteint de mégalomanie égüe...

    Cet individu dit à répétition en pleine TV que son problème à lui c'est que des travailleurs gagnent moins que le 65,000$/an... Ouais. Les gens l'oublient mais c'est lui qui a prêché que les médecins du Québec devraient avoir des émoluments comme ceux de l'Ontario... Cela n"est pas entré dans les oreilles de sourds... Vitement les diverses associations (syndicats) des médecins ont pris la balle en vol... Un quart de siècle plus tard, ce sont maintenant les médecins de l'Ontario qui veulent avoir le salaire des médecins du Québec...

    Son séjour comme ministre de l'Éducation fut une catastrophe... Catastrophe qui s'emplifie de jour en jour...

    Et le voilà maintenant P-M... Avec plus personne pour lui dire "holà, mon t'it pit". Vitement des bébelles qui coûtent des fortunes... et qui ne dureront que le temps des roses... Après, ba! Les autres paieront mes frsques, et pour longtemps.

  • Pierre Masson - Abonné 26 mai 2021 06 h 56

    Quelle bêtise!

    Il faudrait plutôt un tunnel beaucoup plus étroit qui ne contiendrait que 2 voies de métro léger. Là, au moins, il y aurait cohérence. Qui va emprunter le transport collectif, s'il y a un 3e lien clairement destiné à faciliter l'utilisation de la voiture avec 1,1 personne dedans? Poser la question, c'est y répondre.

  • François Beaulé - Inscrit 26 mai 2021 07 h 49

    Curieux titre

    L'expansion urbaine libérée par le tunnel ?

    La région de Québec, comme celle de Montréal, est déja marquée par un fort étalement urbain. Cet étalement s'est fait sans l'aide de ce tunnel en projet. Le phénomène joue dans l'autre sens. C'est parce que l'État laisse construire des bâtiments de faible densité que l'étalement se produit. Et tôt ou tard, les citoyens revendique de nouvelles routes et de nouveaux ponts ou un tunnel. Et ensuite, ces nouvelles voies facilitent l'établissement de familles dans des bâtiments comprenant un seul logement sur de grands terrains toujours plus loin du centre.

    Il faut donc agir sur l'aménagement et sur le transport de manière intégrée. L'État doit imposer des normes de densité sur de larges territoires pour éviter que les municipalités périphériques incitent les acheteurs de maisons à s'établir toujours plus loin du centre.

  • Claude Bernard - Abonné 26 mai 2021 09 h 08

    La réalité s'éloigne et ce tunnel est du pelletage de nuages

    Un jour on fera un cérémonie de «début» des travaux, on dépensera quelques dizaines de millions en plans, sondages, forages, études, travaux préparatoire inutiles, mais le tunnelier géant ne verra jamais le jour, encore moins le tunnel.
    D'élection en élection on pressera le citron et de juteux votes jailliront pour le plus grand bonheur caquiste.
    Du duplessisme classique.
    Legault connait son modèle par cœur.
    Espérons du moins que les «travaux préparatoires» seront intégrés dans un plan d'ensemble et ne seront pas perdus et un gaspillage total.

  • Cyril Dionne - Abonné 26 mai 2021 09 h 11

    Les rêves politiques sont comme des tunnels qui font fi de la réalité qui passe. Un égout d'eau cristalline est toujours un égout

    Voilà ce qui est le plus important dans cette lettre d’opinion de M. Vachon. Le potentiel d’achalandage est présentement établi à moins de 10 000 véhicules par jour pour un projet de 10 milliards. On prévoit que tout cela va augmenter à 50 000 lors de l’ouverture du tunnel. Misère. Ne disions-nous pas de la même chose du projet pharaonique et inutile de l’aéroport Mirabel? Et on se vante que ce chiffre pourrait augmenter à 75 000 en 2042.

    Ceci dit, quel est l’achalandage sur les routes du Québec qui nous rappelle plus celles d’un pays du tiers monde? Pourquoi aller du centre-ville de la ville de Québec au centre-ville de la ville de Lévis avec une population de 150 000? Qui nous dit que dans un futur pas si lointain que cette région va exploser démographiquement parlant?

    Si toutes les prévisions du ministère des Transports s’avèrent véridiques, quant est-il maintenant des changements climatiques, des GES, de l’étalement urbain, de la destruction de terres agricoles et de l’impact démesuré sur les écosystèmes marins et terrestres? Vous ne pouvez pas avoir le beurre, l’argent du beurre et un sourire des contribuables en même temps.

    J’ai signé une pétition contre ce projet inutile où aujourd’hui, on retrouve 50% des écoles qui n’ont même pas de système de ventilation et sont en décrépitudes. J’ai signé pour plus de lits d’hôpitaux, pour des meilleurs services pour prendre soin de nos aînés à la maison et pour améliorer nos services sociaux qui sont en décroissance. J’ai signé pour qu’on améliore les infrastructures qui sont déjà en place et qui sont en train de s’écrouler.

    J'ai signé pour ceux qui nous suivent, eh bien, ils pourront aussi rêver demain.

    • Christian Roy - Abonné 26 mai 2021 11 h 23

      @ M. Dionne,

      Là, je suis 100% avec vous !

      (Notons cela au calendrier !)

    • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 26 mai 2021 13 h 53

      J'abonde dans le même sens que M. Dionne. J'y ajoute un autre élément prévisible, mais plus difficilement quantifiable: à savoir la déplétion attendue des énergies fossiles dont au premier chef le pétrole. Il y a fort à parier que le parc automobile du Québec va en subir des conséquences encore jugées farfelues par ceux et celles qui croient que demain restera semblable à hier. Certains me rétorqueront que le Québec bénéficie d'une forte hydroélectricité... Ouais, mais ce n'est pas avec elle qu'on va extraire les minéraux, les transformer, construire les véhicules électriques et les transporter d'usines situées ailleurs pour remplacer notre parc automobile. Autrement dit, l'impact de la pénurie d'énergie fossile se fera sentir tout le long de la chaîne d'une économie qui n'a rien de circulaire.

      D'autres m'opposeront qu'il restera encore des hydrocarbures dans le sous-sol... Oui, tout le monde en convient, mais avec quel taux de rendement énergétique? Fort probablement nettement plus bas qu'actuellement, faisant fondre les surplus énergétiques requis pour soutenir l'activité économique du "business as usual"... Sans compter une population mondiale en croissance toujours plus assoiffée d'or noir.

      Aussi, entomnons ce refrain: « Anne, ma sœur Anne, qui vois-tu venir à l'horizon? »

      J'y vois que ce tunnel risque de finir comme celui creusé sous le cap Diamant pour l'autoroute Dufferin, condamné à demeurer un trou béant autant dans le roc que dans les finances de l'État.