Être anti

«Il serait temps d’accepter qu’il existe sur tous les sujets, même les plus clivants, plusieurs positions divergentes, dont aucune n’a, de droit divin, le monopole de la vérité», écrit l'auteur.
Photo: iStock «Il serait temps d’accepter qu’il existe sur tous les sujets, même les plus clivants, plusieurs positions divergentes, dont aucune n’a, de droit divin, le monopole de la vérité», écrit l'auteur.

Par deux fois, pour être intervenu publiquement sur des questions touchant au féminisme (en m’opposant, en l’occurrence, à l’écriture dite « inclusive » ainsi qu’à la censure au nom de la « culture du viol »), je me suis fait dire en retour que j’étais antiféministe ; ce que je ne suis pas le moins du monde, du moins si par féminisme on entend toujours une revendication d’égalité politique et sociale entre les femmes et les hommes. Aujourd’hui, il ne suffit plus toutefois d’être en accord avec un principe, il faut encore approuver toutes les conséquences qu’en tirent certains militants ou idéologues (y compris quand de telles conséquences vous paraissent extrêmes, injustes, voire illogiques).

Ainsi, il ne suffit plus d’être opposé absolument à tout racisme, il faut en outre soutenir mordicus l’interdit « pour les personnes blanches » de prononcer un certain mot, appuyer, comme un credo, la notion de « racisme systémique », se réjouir, comme s’il s’agissait forcément d’un progrès, de cette racialisation tous azimuts de la société qui nie tout universalisme et enferme chacun dans sa supposée « communauté ». Comme s’il n’y avait qu’une unique façon de combattre le racisme. Comme si les militants, de quelque cause que ce soit, étaient dans l’impossibilité de se fourvoyer, au moins parfois.

Autrement dit, si l’on veut être de nos jours un bon « allié », il faut mettre de côté tout esprit critique, et se taire — mis à part pour applaudir à l’unisson ou pour hurler sa haine des pécheurs, des hérétiques et des incroyants. Féminisme, racisme, droits des Autochtones, laïcité, immigration, etc., il règne sur toutes ces questions un manichéisme pesant, qui cherche à empêcher toute expression d’une pensée qui s’écarte des dogmes militants. Ce terme d’« allié » en dit d’ailleurs long sur l’imaginaire guerrier et strictement dualiste qui est au cœur de la vision du monde des promoteurs de ces causes qui ne voient apparemment le monde qu’en noir et blanc. On pourrait pourtant leur faire remarquer que ce manichéisme qui est le leur ne permet justement aucune alliance.

Un peu comme, du temps de la guerre froide, les « Compagnons de route » du communisme ne le demeuraient que tant qu’ils acceptaient de rester dans « la ligne du Parti », les « alliés » des causes intersectionnelles risquent à tout moment de tomber dans l’hérésie. On l’a vu récemment avec l’exemple de la chargée de cours de l’Université d’Ottawa Verushka Lieutenant-Duval. Est-il besoin de préciser que l’on peut même s’opposer à un interdit lexical pour des raisons linguistiques, philosophiques, politiques, juridiques, qui n’ont rien à voir avec le racisme ? De même que l’on peut, sans être le moindrement xénophobe, se prononcer en faveur de la laïcité la plus stricte, ou encore estimer que le nombre d’immigrants reçus annuellement ne doit pas dépasser un certain seuil d’acceptabilité qui correspond aux capacités d’intégration du pays d’accueil. Ces questions-là se discutent, il me semble.

Machine idéologique

Mais le manichéisme ne l’entend pas de cette oreille. Son dogmatisme ne tolère aucune dissidence. Il n’aime pas les tièdes. C’est une machine idéologique qui sert à fabriquer des ennemis, à susciter des conflits fratricides (c’est à ce prix, j’imagine, que ceux qui l’appuient peuvent savourer leur pureté idéologique). Le manichéisme a sa logique propre, fondée sur le principe partagé par tous les fondateurs de secte ou de parti : « Qui n’est pas avec moi est contre moi. » C’est un principe dangereux, à part peut-être quand on a à affronter le Mal absolu, ce qui n’est, heureusement, pas si fréquent. Le reste du temps, il est préférable de ne pas sauter aux conclusions trop vite, de se méfier aussi des solutions trop simplistes.

Pour donner encore un exemple, ce n’est pas être misogyne ou antiféministe, encore moins être complice des hommes coupables d’agressions sexuelles et leur chercher des excuses, que de s’opposer à la remise en question du principe de la présomption d’innocence, ainsi que plusieurs militantes nous y invitaient récemment. On peut y voir tout simplement un principe fondamental de la justice et considérer, sur cette base, que sa remise en question n’est pas le bon moyen pour régler le problème (qui est réel) lié à la difficulté qu’il y a, en matière d’agression sexuelle, à établir une preuve hors de tout doute raisonnable devant une cour criminelle.

Le manichéisme aime les solutions simples. C’est la raison pour laquelle il affectionne tout particulièrement les dénonciations et les boucs émissaires qui rendent inutile toute réelle recherche des causes du mal. On incriminera le racisme, le sexisme, le patriarcat, les Blancs, les hommes, les boomers pour tous les maux de la planète, comme d’autres imputent ce qui ne va pas, selon eux, dans la société aux femmes ou aux immigrants. La même logique prévaut aux deux extrémités de l’éventail des opinions politiques.

Il me semble pourtant évident que la société est complexe, qu’elle ne peut être comprise si on la conçoit uniquement comme le lieu d’une oppression raciste et sexiste (ce qui ne veut pas non plus dire, bien entendu, que celle-ci n’existe pas).

Bref, il serait temps d’accepter qu’il existe sur tous les sujets, même les plus clivants, plusieurs positions divergentes, dont aucune n’a, de droit divin, le monopole de la vérité. Que l’on n’est pas raciste parce qu’on s’oppose à l’imposition de quotas raciaux dans l’administration ou à la télévision (on peut s’y opposer notamment parce qu’un demi-siècle de discrimination positive aux États-Unis a amplement montré que ça n’aboutissait pas, en matière d’antiracisme et d’amélioration des conditions de vie de la majorité des Afro-Américains, à des résultats très probants). Ni antiféministe parce qu’on n’adhère pas à l’idée que la société québécoise est patriarcale.

D’ailleurs, cette diabolisation perpétuelle de ceux que l’on traite d’anti-ceci ou d’anti-cela ne sert pas vraiment les causes que l’on prétend défendre. Bien au contraire : à force de sans cesse désigner des ennemis, on finit par s’en faire.

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