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Que reste-t-il du bien commun? - Entre le bon et le juste

Depuis l'an dernier, l'actualité politique — forte de deux campagnes électorales au Québec puis au fédéral, auxquelles s'est ajouté le débat sur les défusions municipales — a amplement donné matière à réfléchir à notre vie en société. Le sujet a inspiré la revue Éthique publique (Éd. Liber) qui, pour son numéro du printemps 2004, a demandé à différentes personnalités de décrire leur vision du bien commun. Pour le plus grand profit de ses lecteurs, Le Devoir a décidé de reprendre des extraits de ces réflexions tous les lundis de cet été.

Définissons la société libérale comme celle qui donne priorité à l’individu sur le groupe sans pour autant privilégier une conception particulière de l’individu; qui considère le groupe comme un prolongement de l’individu sans nier l’importance qu’a le groupe sur la formation de l’identité de l’individu; qui rejette la subordination de la politique et de l’économie à la morale, préférant soumettre le pouvoir à un ensemble de modalités internes (État de droit) tout en dépolitisant un ensemble d’activités humaines et en maintenant la plus grande neutralité possible à l’égard du choix des valeurs communes.
Selon cette définition, le bien commun sera ce qui guide notre vie en communauté, étant entendu que l’individu y a priorité sur le groupe et que des contraintes sont imposées à tous au nom de la pérennité du groupe. [...]
Nous pourrons ainsi penser le bien commun dans une perspective appauvrie où les intérêts individuels serviraient de matériaux de base. C’est la démarche proposée par l’utilitarisme, qui s’échine depuis près de deux siècles à établir le bien commun en fonction d’un ensemble d’intérêts ou de préférences individuels qu’il nous reviendrait ensuite d’amalgamer dans un ensemble commun. Cette interprétation est à notre avis un échec, qui est aussi l’échec libertarien de tous les gouvernements conservateurs en Occident.
Comme second scénario, nous pourrions discuter du bien commun selon une perspective transcendante et spirituelle qui en situe l’idée hors de notre portée pour en faire une question de foi: foi en l’humanité, foi en Dieu, foi en une nouvelle utopie que beaucoup d’entre nous cherchent à remettre au goût du jour.
Toute romantique que soit cette seconde approche, elle nous paraît tout aussi vaine que la première, pour des raisons similaires: on discute d’un ensemble de valeurs dont nous n’avons aucun moyen de nous assurer qu’elles soient plus adéquates les unes que les autres, sinon par acte de foi.
Une troisième voie consiste à associer le bien commun à un ensemble de valeurs culturelles qui constituent l’ethos d’une société. Le bien commun ressemblerait alors à l’ensemble des croyances culturelles d’un groupe.
Tout contestable que cela puisse paraître, c’est pourtant ce qui semble souvent privilégié dans nos démocraties libérales, comme en témoignent le dossier de la soukha, qui oppose des copropriétaires à Montréal, celui du voile islamique en France ou encore les différentes cultures organisationnelles et institutionnelles que l’on cherche à prendre en compte dans une délibération éthique. Mais encore ici, tout comme pour les deux approches précédentes, il nous semble bien finalement devoir renoncer à toute discussion rationnelle pour nous en remettre à un ensemble de valeurs ou de règles qui ne se laissent justifier d’aucune autre manière que par la coutume, le dogme et la foi.

Partenariats public-privé
D’où une quatrième approche, que nous dirons procédurale, dans une perspective éthique, mais que nous présenterons en termes différents de ceux que les libéraux utilisent d’habitude. Dans ce dernier cas, plutôt que de miser sur la seule tradition de la communauté, plutôt que de nous en remettre aux seules valeurs individuelles et plutôt que de défendre l’idée d’une vérité transcendante, nous mettrons en avant un bien commun qui sera discuté par les individus à la faveur d’une procédure délibérative respectant les balises libérales, sans être celles mises en avant par les tenants des approches délibératives habituelles.
Nous n’avons évidemment pas encore les outils pour trancher le débat et établir ce qu’est vraiment la substance du bien commun. Mais nous avons là une catégorie normative qui va nous permettre de refuser une conception essentiellement idéologique du bien commun.
Prenons un exemple concret. La question de savoir s’il relève du bien commun que l’on pense autrement l’État québécois de manière à multiplier les partenariats entre les secteurs privé et public n’a évidemment pas beaucoup de sens.
Pour qu’elle en ait davantage, nous devrions plutôt partir d’une réalité, par exemple celle de la production et de la vente de l’hydroélectricité ou celle de l’école, et nous demander si des partenariats peuvent être conclus avec l’entreprise privée pour produire notre électricité ou pour éduquer nos enfants.
Mais là encore, la question reste factuelle. Il nous faudrait être encore plus explicites et nous demander si, dans la mesure où nous croyons que la production hydroélectrique qui est assurée par l’État a d’abord pour fonction de favoriser le mieux-être de ses citoyens et de permettre à la société québécoise de vivre dans le respect de son milieu naturel, l’État québécois peut faire appel au secteur privé pour produire le plus efficacement possible cette ressource propre et renouvelable. Partant d’une telle question discutée à l’intérieur de paramètres très précis, nous pourrions sans doute faire intervenir un ensemble de valeurs que nous ordonnerions pour produire une décision argumentée. [...]
Dans le cas que nous évoquons, il nous apparaît possible sans nul doute de conclure à l’intérêt de développer des partenariats avec le secteur privé pour produire l’hydroélectricité, mais ce partenariat serait fonction des intérêts sociaux du groupe plutôt que d’être réduit à un simple exercice comptable. Il pourrait apparaître que la mise en chantier d’une centrale hydroélectrique au gaz, comme celle du Suroît au Québec, pourrait être envisagée selon un partenariat, dans la mesure où l’on établit que cette construction respecte les impératifs évoqués plus haut. Pour le moment, cette démonstration reste évidemment à faire, malgré ce qu’en disent les dirigeants d’Hydro-Québec et du gouvernement.

Approche procédurale
Il semble bien qu’aborder le bien commun selon une approche procédurale, et dans le cadre d’une réflexion menée dans la sphère éthique, offre plusieurs avantages. Les plus significatifs nous semblent être:
n le respect du cadre libéral de nos sociétés et, par extension, de leur réalité sociopolitique;
n la possibilité d’intégrer un ensemble de valeurs issues de différents groupes sociaux présents dans la société;
n le dynamisme social pris en compte et l’évolution constante de la société;
n la présence de balises sociales pour éviter toute dérive idéologique ou dogmatique, puisque les décisions ne sont plus conçues en fonction d’un horizon donné mais d’un horizon changeant.
Pour le politologue français Marcel Gauchet, la démocratie libérale advient grâce à la combinaison synthétique du politique, du droit et du social-historique. À son avis, «de deux choses l’une: ou bien le pouvoir et l’ordre tombent d’en haut et descendent de l’au-delà, ou bien ils montent d’en bas et ils ne peuvent en ce cas procéder que des individus. L’individu de droit est alors le seul principe de légitimation universel possible dans un monde qui s’arrache à la religion». C’est précisément ce que la conception du bien commun défendue ici permet de faire
Ainsi, dans la mesure où nous croyons que l’histoire de la modernité est l’histoire du déploiement indépendant de chacun de ces trois vecteurs comme autant d’axes susceptibles de concrétiser l’autonomie et l’histoire de leur vie en société, il nous apparaît important de composer avec chacun de ces vecteurs dans une réflexion sur le bien commun. Toutefois, chacune de ces composantes bouge et il nous faut pouvoir en tenir compte.

Rien d’unilatéral
De la même manière, bien que pour des raisons différentes, une puissante poussée d’individualisme bouscule les encadrements collectifs patiemment constitués depuis un siècle. Par conséquent, comme le mentionnait Samuel Huntington dans Le Choc des civilisations, la politique globale dépend désormais de plus en plus de facteurs culturels et le bien commun ne peut que difficilement être pensé d’une manière unilatérale dans un monde en changement. Il nous faut plutôt accepter que nous ne pourrons plus penser le bien commun de manière substantielle sans pour autant accepter de nous satisfaire d’un encadrement juridique de nos droits pour permettre la montée de tous les communautarismes.
Si notre prétention est bonne, la conception du bien commun passe par une compréhension commune de ce bien, celle des sociétés libérales. Dans cet esprit, le bien commun nous permettrait de bannir explicitement tout recours à des tribunaux religieux par exemple, sans pour autant interdire la prise en compte des valeurs religieuses dans son élaboration. En ce sens, on voit bien que notre proposition, toute inclusive qu’elle soit, n’est pas neutre. Bien au contraire, elle repose sur une conception de l’être humain et de la vie en société propres aux sociétés occidentales.
Enfin, si la plupart des chercheurs persistent à présenter le bien commun et le libéralisme comme étant des positions antagonistes, voire irréconciliables à certains égards, nous croyons pour notre part qu’il nous faut compter avec le libéralisme — ce que d’aucuns qualifient d’individualisme — et reformuler la question dans une toute nouvelle perspective.
Pour peu que l’on évite les amalgames trop rapides qui réduiraient le libéralisme au libertarisme — ou à une conception hyperindividualiste de la vie en société au sens où le défendent des penseurs tels Nozick, Hayek et autres adeptes de l’ultradroite, il semble que l’on puisse encore penser le bien commun dans nos sociétés. Cela à la faveur d’un individualisme ouvert, un peu comme le défendent les altermondialistes qui cherchent à mettre en place de nouvelles manières d’envisager la vie en communauté sans nier les réalités marchandes, sociologiques et religieuses.
Enfin, compris au sens procédural tel que nous le proposons, le bien commun pourrait nous permettre de refuser le démantèlement de l’État-providence, non pas pour des raisons idéologiques mais essentiellement pour des raisons pratiques et axiomatiques. Cela parce que les normes, les règles et les engagements éthiques ne sont pas une simple question d’engagements individuels mais bien de référence sociale servant à mesurer le mérite des engagements individuels.
À ces conditions, les positions des leaders conservateurs et sociaux-démocrates pourraient figurer dans nos discussions sans pour autant nous empêcher de trancher certains débats sociaux au nom de valeurs mises en avant par nos sociétés. Entre le bon et le juste, le bien commun deviendrait alors un critère d’arbitrage social, celui que la sphère éthique peut mettre à notre disposition.