Je me souviens… de quoi au juste?

Malheureusement pour nos gouvernements, il y a à l’heure actuelle dans notre société, dans plusieurs domaines, des personnes assez âgées pour être des mémoires vivantes aptes à nous rappeler des pans de nos œuvres collectives que nous avons tendance à oublier, explique l'autrice.
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Malheureusement pour nos gouvernements, il y a à l’heure actuelle dans notre société, dans plusieurs domaines, des personnes assez âgées pour être des mémoires vivantes aptes à nous rappeler des pans de nos œuvres collectives que nous avons tendance à oublier, explique l'autrice.

Quelle surprise de lire le 19 mai dans Le Devoir deux articles intelligents et bien documentés sur la formation tout au long de la vie, ou éducation permanente ! L’un écrit par Marisa Thibault, une enseignante de 6e année au sujet du statut des professeurs qui enseignent aux adultes, et l’autre par Éric Desrosiers rapportant les conclusions d’une étude de l’Institut du Québec (IDQ) et les propos tenus par sa p.-d.g., Mia Homsy.

Malheureusement pour nos gouvernements, il y a à l’heure actuelle dans notre société, dans plusieurs domaines, des personnes assez âgées pour être des mémoires vivantes aptes à nous rappeler des pans de nos œuvres collectives que nous avons tendance à oublier. Il en va ainsi des innombrables études, mémoires et rapports de commissions produits au cours des ans et qui nous proposaient en santé, en éducation, en protection de l’enfance, en culture, en gestion du patrimoine ou des entreprises des pistes de travail fort bien documentées que nous n’avons pas mises en œuvre, ou que nous avons mises en œuvre, seulement en partie, pour ensuite changer de paradigmes pour des raisons financières ou encore pour essayer autre chose sans bien évaluer ce qui a été réussi ou raté dans un ballet d’essais-erreurs mal documentés. Il en va ainsi de l’éducation et de la formation des adultes.

Dans un discours prononcé en septembre 1977, Camille Laurin, alors ministre d’État au Développement culturel du gouvernement du Québec, s’exprimait ainsi : « L’éducation des adultes a beaucoup contribué à relativiser le temps et le lieu de l’éducation. On n’accepte plus maintenant qu’il y a un temps pour s’instruire, qui est la jeunesse, et un temps pour travailler et produire, qui est le reste de la vie. On reconnaît qu’il n’y a ni troisième âge ni quatrième âge où on ne puisse plus participer aux apprentissages, même ceux de type scolaire, et en bénéficier. En même temps, l’éducation des adultes a relativisé le lieu de l’éducation, car elle a étendu bien en dehors de l’université et de la salle de cours l’endroit où on peut apprendre, qu’il s’agisse de la nature, qu’il s’agisse des usines, qu’il s’agisse d’un local de syndicat ou d’un comité de citoyens. »

Dans un autre discours, en décembre 1979, Camille Laurin disait : « Je pense en partie aux problèmes de l’administration, des prérequis, du fait que l’on doive tenir compte des acquis de quelque nature qu’ils soient, même s’ils ne sont pas toujours de nature scolaire […]. Il faut tenir compte de toutes les formes possibles sous lesquelles l’enseignement peut être donné, dont nous avons entendu parler et qui ne sont pas résolues par le système actuel. » Dans ce même discours, il annonçait la création prochaine de la Commission d’enquête sur la formation professionnelle et socioculturelle des adultes (CEFA) , commission que j’ai eu l’honneur de présider de 1980 à 1982.

Après 20 journées régionales et 244 audiences tenues dans différentes villes du Québec et l’analyse de 276 mémoires et la production de plusieurs recherches, dont une sur l’état de la formation en entreprise, la Commission a remis un volumineux rapport. Celui-ci contenait 430 recommandations qui sont malheureusement en large partie encore d’actualité, et dont plusieurs des sujets sont évoqués dans les articles du Devoir : le statut des professeurs enseignant aux adultes, la reconnaissance des acquis, les pénuries de main-d’œuvre par rapport aux développements technologiques, l’importance de la formation et de la reformation en entreprise, les carences en littératie d’une partie importante de la main-d’œuvre, le vieillissement de la population, etc., toutes des difficultés qui existent encore et qui font dire à Mia Homsy que « des mécanismes audacieux pour faciliter et simplifier » la reconnaissance des qualifications professionnelles, et plus généralement des compétences, doivent être mis en place, et à Marise Thibault que : « Dans une société où il est démontré que les personnes sans diplômes sont plus à risque d’avoir des problèmes de santé, une espérance de vie plus courte, de vivre dans la pauvreté et de ne pas être en mesure de soutenir l’éducation scolaire de leurs enfants, il est temps que l’on s’intéresse à l’éducation des adultes. »

La pénurie de main-d’œuvre actuelle devrait nous obliger à agir rapidement dans ce domaine, autrement, comme le résume bien le titre de l’article du Devoir : « La réinsertion des chômeurs de la pandémie sera difficile ». Referons-nous dans quelques années les mêmes constats d’échec, dus aux mêmes causes qui produiront les mêmes effets ? Le temps nous est compté !

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