Penser l’avenir du Québec (2)

«La dernière fois que nous avons pensé (et refait) le Québec, c’était il y a soixante ans. Il serait peut-être temps de se remettre à l’ouvrage, de redémarrer le cycle des fondateurs» écrit l'auteur.
Photo: iStock «La dernière fois que nous avons pensé (et refait) le Québec, c’était il y a soixante ans. Il serait peut-être temps de se remettre à l’ouvrage, de redémarrer le cycle des fondateurs» écrit l'auteur.

Historien, sociologue, écrivain, Gérard Bouchard enseigne à l’Université du Québec à Chicoutimi dans des programmes en histoire, sociologie / anthropologie, science politique et coopération internationale. Il est titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les imaginaires collectifs.

Dans mon texte du 15 mai, j’ai fait état du contraste qui règne aujourd’hui dans la pensée sociale si on se reporte à ce qu’elle était dans les années 1960. Un climat d’incertitude et un brouillage des visions d’avenir ont remplacé une ère d’effervescence et d’audace. J’ai signalé aussi comment ce changement a modifié la tâche des intellectuels et des experts en la compliquant. Il est devenu beaucoup plus difficile de penser l’avenir de notre société considérée globalement.

Cherchant la formule qui caractériserait le plus fidèlement la situation présente, je ne trouve rien de mieux que la notion de transition. C’est vague, je sais, mais le mot me semble bien désigner la part d’inconnu dans laquelle nous nous trouvons ; la part d’impuissance aussi du fait que nous avons de moins en moins le sentiment de contrôler notre destin en grande partie pris en charge par des facteurs et des tendances qui se déploient à distance et avec lesquelles nous devons composer.

C’est aussi un contexte marqué par de nouveaux clivages économiques et sociaux et par maintes divisions, notamment sur la souveraineté, l’avenir de notre nationalisme ou l’effort environnemental. Je pense aussi aux distances qui se creusent entre les générations, entre la majorité et les minorités, à quoi s’ajoute désormais la polarisation entre « négationnistes » et « réalistes ».

Situation de transition donc, avec toute l’imprécision que la formule évoque. Néanmoins, elle reflète des pans importants de notre réalité. Depuis quelque temps, notre société a définitivement épuisé le potentiel et l’appétit de développement légué par la Révolution tranquille. Politiquement, nous vivons encore dans l’héritage difficile des référendums de 1980 et de 1995. L’appui au projet de souveraineté a décliné en même temps que le parti qui le portait. Nous avons quitté un monde qui nous apparaît déjà ancien pour pénétrer sans ordre de marche dans un autre.

Nous avons ouvert les vannes aux nouvelles technologies et à la mondialisation. Nous nous apprêtons à affronter sans grande préparation la grosse vague démographique du vieillissement. Nous aurions besoin d’une forte immigration pour soutenir notre économie, mais nous redoutons ses retombées sur le français.

Sur le plan socioculturel, notre mémoire nationale a été bousculée par la diversification de notre société et nous avons peine à concevoir les ajustements qui s’imposent. Nous tenons à notre identité collective tout en donnant dans l’anglomanie. Nous reconnaissons maintenant les torts que nous avons causés aux Autochtones mais sans savoir exactement comment les réparer ni jusqu’où nous voulons aller. Enfin (mais je pourrais continuer), nous n’avons pas vraiment de plan pour protéger la spécificité de la culture québécoise tout en la souhaitant très intégrée aux dynamiques planétaires.

Pour résumer, nous sommes bien conscients qu’une ère a pris fin, qu’une autre se met en place, mais nous ne voyons pas beaucoup plus loin.

Encore une fois, la génération des grands intellectuels de la Révolution tranquille a fait faire un grand bout de chemin au Québec. La mienne a beaucoup profité de ces apports, elle s’est employée à pousser plus loin les directions ouvertes, mais je vois bien qu’elle appartient à l’ère de l’héritage et coïncide avec son achèvement. La transition arrive trop tard pour qu’elle en prenne le leadership. Cette responsabilité revient à ceux et celles qui la suivent.

Ils sont heureusement nombreux et remarquablement compétents. Le grand public ne le sait pas assez, mais nous pouvons compter sur une large cohorte de jeunes chercheurs (j’entends ici plus jeunes que moi…) qui sont nés avec la nouvelle ère et qui ont grandi avec elle. Formés dans d’excellentes universités, bien intégrés dans de nombreux réseaux d’échanges nationaux et internationaux, aux avant-postes du savoir, trilingues souvent, ce sont eux, ce sont elles qui traceront l’avenir du Québec. Il faut les appuyer, les mettre en valeur et mieux faire connaître leurs idées, leurs travaux.

Repenser globalement la société

Mais en même temps, on ressent un grand besoin de repenser globalement notre société, de lui assigner des horizons, même lointains, vers lesquels convergeraient les réflexions. C’est ce qu’on trouvait dans le modèle québécois. Mais ce ne sera pas aisé, car le Québec est désormais très fragmenté, segmenté. En plus, parmi les jeunes chercheurs que j’ai évoqués, on trouve plus d’experts que d’ intellectuels engagés dans les affaires de la Cité, ce qui est un effet de notre époque.

Tout cela réuni (incertitude, fragmentation, brouillage) fait voir la difficulté de repenser le Québec dans sa totalité, au présent comme au futur. Encore une fois, ce n’est pas le savoir qui manque, mais il est émietté. Comment fédérer toutes ces connaissances, toutes ces micro-analyses autour d’une vision d’ensemble ? La dernière fois que nous avons pensé (et refait) le Québec, c’était il y a soixante ans. Il serait peut-être temps de se remettre à l’ouvrage, de redémarrer le cycle des fondateurs.

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