La nouvelle orthographe: un vent de fraicheur bienvenu!

Réplique à l'article «J'ai Malamalangue» de Julie Monette

(Le Devoir, mercredi 7 juillet 2004)

Début juin, j'ai eu l'agréable surprise de lire à la une du Devoir un article intitulé «La langue fait peau neuve», article fort bien documenté et dont le ton, pour une rare fois sur ce sujet, était entièrement exempt de toute incitation à la polémique. Le journaliste Guillaume Bourgault-Côté y rapportait simplement et fidèlement les faits, soit l'existence de nombreuses rectifications officielles de l'orthographe française, c'est-à-dire approuvées par l'Académie française et maintenant recommandées, depuis mai dernier, par l'Office québécois de la langue française (OQLF). Hélas, dans l'édition du 7 juillet, et malgré la démonstration de l'entière légitimité des changements, la lettre de Mme Julie Monette se présentait comme une enième récidive d'opposition à cette évolution orthographique. Pourtant, nous n'en sommes plus à l'heure des débats, mais bien à celle de l'application des nouvelles règles; cependant, puisque cette lectrice veut débattre, j'aimerais montrer ici que ses arguments sont loin d'être convaincants.

D'abord, Mme Monette a bien raison de prévoir «passer pour une conformiste déjà archaïque», car elle reprend le leitmotiv de tous les orthodoxes-élitistes de la défense de la langue française, soit celui qui lie étroitement, jusqu'à les fusionner, la «beauté» du français et ses «difficultés»: «J'ai l'impression qu'à défaut de promouvoir la langue française dans toute sa beauté, avec les difficultés qu'elle implique [...] À défaut de savoir comment s'y prendre pour réduire le nombre d'erreurs orthographiques que font les gens, on modifie l'orthographe». Que Mme Monette lise, je l'en prie, quelques ouvrages de Nina Catach qui a été jusqu'à sa mort en 1997 la personne la plus compétente internationalement en matière d'orthographe française; or, Madame Catach a consacré sa carrière — sa vie — à défendre l'importance de rendre l'écriture de la langue française plus simple, c'est-à-dire plus accessible, plus démocratique. Non, Madame Monette, la vraie beauté d'une langue n'est pas dans ses difficultés, mais bien plutôt dans sa maniabilité; et nombre de complications orthographiques inutiles et même souvent inexplicables (si, si!) nuisent à la malléabilité de l'écriture du français, et donc à notre plaisir d'écrire, et surtout à celui, si précieux, de nos enfants. Sachez bien que c'est exactement dans cet esprit que sont nées les rectifications maintenant recommandées; comment pouvons-nous sérieusement nous opposer à cette volonté?

Contrairement à ce que Mme Monette prétend, je ne crois donc pas que les rectifications soient un «nivellement [ou nivèlement, en nouvelle orthographe] par le bas». Visiblement obsédée par les questions de prononciation, elle oublie, par exemple, de préciser que si «évènement» s'écrit maintenant de la même manière qu'«avènement», ce n'est pas seulement pour mieux se conformer «au son», mais aussi pour être conforme à la règle selon laquelle on utilise un accent grave devant une syllabe muette. Elle omet tout autant de citer des cas comme «argüer», où l'on a changé l'orthographe non pas encore ici pour que la graphie s'aligne passivement sur le son, mais bien au contraire pour que la marque écrite du tréma sur le «u» soit un garde-fou contre une prononciation qui serait fautive. Mme Monette devrait reconnaitre le sérieux et la réflexion des experts qui se sont entendus sur ces nouvelles règles, plutôt que de tenter de dénigrer les changements en se laissant glisser imprudemment sur la pente d'arguments sophistes d'infantilisation tels que: «Mais attention, miracle: avec la réforme, les enfants et les patients cérébrolésés écriront mieux que leurs parents ou amis universitaires!» ou encore «Quelle belle simplification! Il est maintenant possible d'écrire à l'oreille comme si on avait huit ans, mais pas tous les mots!» Un peu de rigueur, s'il vous plaît, Madame...

Julie Monette rue encore dans les brancards parce que la réforme contient quelques exceptions. Elle cite le cas des verbes se terminant par «eler» ou «eter». Désormais, ils se conjuguent avec une consonne simple, sauf «appeler» et «jeter» (et leurs familles). Ces deux exceptions me paraissent pourtant justifiées. En effet, beaucoup de gens auraient de la peine à dire comment se conjuguent, en ancienne orthographe, «bosseler», «crételer», «démanteler», «hoqueter», «pelleter»... et, de plus, les dictionnaires se contredisaient souvent. Simplifier était devenu une nécessité. Or, s'il est bien deux verbes qui ne posaient pas problème, ce sont précisément «appeler» et «jeter». Pourquoi aurait-on modifié ce sur quoi personne ne s'accrochait? Ces deux exceptions sont non seulement justifiées, mais encore, à ce titre, souhaitables. Et en ce qui concerne les apprenants, prétendre que la nouvelle règle ne fait que déplacer les exceptions relève de la mauvaise foi. Il est bien plus simple de se souvenir de deux exceptions que de mémoriser des listes de dizaines de verbes dont on ne sait, bien souvent, même pas ce qu'ils signifient.

Je voudrais, pour terminer, revenir encore sur un point. Pour Mme Monette, la règle selon laquelle on écrit «un compte-goutte» (sans s, puisqu'il s'agit d'un singulier) «crée un non-sens». Oublierait-elle qu'on écrit bien «des parapluies», bien que ces objets nous protègent de «la pluie»? ou encore que, comme le rappelle le site www.orthographe-recommandee.info (qu'elle n'a dû consulter que très partiellement), pour une parfaite «logique», il faudrait écrire «des comptent-gouttes» (car, si plusieurs gouttes sont comptées, n'oublions pas que s'il y a plusieurs pipettes, elles comptent — et non «elles compte»)? Mme Monette étant étudiante en psychologie sera certes en mesure de recevoir l'argument suivant venant d'un professeur de psychopédagogie qui rétorquait à un opposant qui, comme cette lectrice, s'émouvait de la rectification proposée: «Aucun argument ne prévaudra jamais, je crois, contre ce qu'on appelle en psychologie le réalisme nominal, qui consiste à confondre obstinément le mot avec la chose et la graphie avec le mot.»

Mais laissons là, si vous le voulez bien, les leçons de psychologie, Madame Monette, et ne soyons pas nostalgiques: les «dinosaure[s]» avec lesquels vous vous sentez des affinités ont bel et bien expiré. Profitons plutôt de ce vent de fraicheur pour insuffler à tous ceux qui ont le désir du français un vrai gout de cette langue et un plaisir certain à la manier: comme s'y adonnent d'ailleurs si joyeusement les Loco Locass en proposant comme remède au «malamalangue» une «prose qui ose et désankylose»!

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