La CAQ et le statut de l’artiste

«S’il est indéniable que le gouvernement a offert une aide économique nécessaire et appréciée aux milieux culturels, il est tout aussi vrai que les formes de soutien spécifiquement destinées aux artistes sont apparues beaucoup moins nombreuses, moins généreuses et relativement décalées des réalités de leurs métiers», écrit l'autrice.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne «S’il est indéniable que le gouvernement a offert une aide économique nécessaire et appréciée aux milieux culturels, il est tout aussi vrai que les formes de soutien spécifiquement destinées aux artistes sont apparues beaucoup moins nombreuses, moins généreuses et relativement décalées des réalités de leurs métiers», écrit l'autrice.

Les 4 et 5 mai derniers, à l’occasion de l’étude des crédits budgétaires 2021-2022 du ministère de la Culture et des Communications du Québec (MCCQ), la ministre Nathalie Roy a annoncé qu’elle n’avait pas d’échéancier précis à fournir en ce qui concerne la révision courante des lois sur le statut de l’artiste. La pandémie a bouleversé le processus, la consultation publique ayant été interrompue en 2020 pour reprendre en 2021, et les deux ex-ministres de la Culture devant s’associer au projet, Louise Beaudoin et Liza Frulla, s’en sont finalement retirées.

Ces circonstances expliquent en partie pourquoi il n’est pas surprenant que la ministre Roy soit à l’heure actuelle difficilement capable d’estimer quand le MCCQ sera prêt à déposer les projets de loi.

L’encadrement juridique du travail par projets ne constitue pas une mince affaire, d’autant plus que l’environnement dans lequel les artistes évoluent aujourd’hui se situe à mille lieues de celui dans lequel sont nées les lois sur le statut de l’artiste en 1987 et en 1988. Si nos lois ont jadis été célébrées à l’international en raison de leur caractère hautement innovateur pour l’époque, nous savons aujourd’hui qu’elles échouent à remplir leur premier objectif, c’est-à-dire l’amélioration des conditions socio-économiques de tous les artistes professionnels qu’elles visent.

Les dynamiques très précises de fonctionnement des marchés du travail artistique font de la création de régimes efficaces de protection sociale pour les artistes un défi important. C’est le cas ici comme ailleurs, comme en témoignent les études qui relèvent les failles des régimes qui existent à l’étranger, y compris le célèbre régime des intermittents du spectacle en France. Ce n’est pas par hasard que des politiques telles que le revenu minimum garanti ou le revenu de base universel jouissent généralement d’un haut niveau de soutien dans les milieux culturels. En effet, un nombre très important d’artistes, voire des milieux entiers (les arts visuels, la littérature, les métiers d’art, et une part majoritaire du secteur de la danse), échappent aux dispositifs de protection prévus par nos lois.

Alors que Nathalie Roy annonçait au début du mois de mai que le MCCQ en est tout juste à la lecture des mémoires qui ont été déposés durant la consultation publique, une question apparaît peut-être plus importante que celle de connaître le nouvel échéancier du projet : peut-on espérer du gouvernement Legault un pilotage de la révision des lois qui soit réellement à la hauteur de ce qui se trouve en jeu ? Le leadership du MCCQ a été, à de maintes reprises, critiqué par les artistes et les milieux culturels québécois qui constituent, selon des compilations statistiques récentes de l’organisme CAPACOA, le secteur le plus touché par la pandémie en matière de pertes d’emploi et de revenus au Canada. Malgré l’ampleur de la crise, la ministre s’est faite discrète, voire absente. Elle a pris publiquement la parole à de rares occasions où ont été annoncés des investissements importants en culture, lesquels se sont peu écartés d’une logique de ruissellement vers le bas. Typique des politiques conservatrices, cette logique profite aux structures, mais se rend difficilement aux artistes qui leur fournissent pourtant un labeur essentiel.

Il y a quelque chose d’ironique à relire aujourd’hui les propos que tenait en 1986 Lise Bacon, l’ancienne ministre de la Culture qui a piloté la consultation générale sur le statut économique de l’artiste et du créateur ayant donné lieu aux deux lois qui sont en cours de révision. Mme Bacon empruntait alors à l’UNESCO l’image de la pyramide inversée pour justifier le besoin de se doter de lois sur le statut de l’artiste : « L’artiste, placé au bas de l’édifice, supporterait le poids de l’industrie en question, tout en étant celui qui partage le moins les profits de l’affaire. »

S’il est indéniable que le gouvernement a offert une aide économique nécessaire et appréciée aux milieux culturels, il est tout aussi vrai que les formes de soutien spécifiquement destinées aux artistes sont apparues beaucoup moins nombreuses, moins généreuses et relativement décalées des réalités de leurs métiers. Ce décalage a accentué le déséquilibre des rapports de force entre les artistes précarisés et les structures qui les emploient. Le bilan provisoire que l’on peut faire de la gestion de crise du MCCQ dans le contexte de la pandémie nous amène légitimement à remettre en question sa compréhension des dynamiques et des enjeux que porte la reconnaissance du statut de l’artiste dans la société.

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