L’équilibre des forces

«À moins d’être aveuglé par la peur ou être de mauvaise foi, il est facile de voir quel plateau est le plus léger: des roquettes d’un côté, des bombes de l’autre, d’un côté des appels à la destruction, de l’autre l’occupation et la colonisation du territoire», estiment les auteurs.
Photo: Tsafrir Abayov Associated Press «À moins d’être aveuglé par la peur ou être de mauvaise foi, il est facile de voir quel plateau est le plus léger: des roquettes d’un côté, des bombes de l’autre, d’un côté des appels à la destruction, de l’autre l’occupation et la colonisation du territoire», estiment les auteurs.

Lorsqu’il y a un conflit, quelle qu’en soit la nature, il est normal et important de chercher à en connaître tous les aspects (son origine, ses développements, ses conséquences, etc.). Plus le conflit est ancien ou complexe, plus il est facile pour les parties en présence d’en isoler certains moments ou certaines dimensions susceptibles d’appuyer leur cause. D’où cette vérité qu’on ne peut être juge et partie, et la nécessité de faire appel à une forme ou une autre d’arbitrage pour résoudre ce qui semble insoluble. D’où aussi, contrairement à ce qu’on pense, la possibilité pour quelqu’un, qui vit très loin de la région où le conflit a lieu et n’en est pas un spécialiste, de porter sur ce conflit un regard juste, éclairé par quelque règle morale simple issue d’une sagesse universelle : ne donne pas des pierres à quelqu’un qui a faim, prends toujours le parti du plus faible, etc. Salomon ne connaissait pas les deux mères qui réclamaient le même enfant, mais connaissait le cœur humain : la vraie mère mettrait la vie de son enfant au-dessus de son propre désir de l’enfant.

Un pays pour deux peuples. Tel est l’objet du conflit israélo-palestinien, si on le ramène à sa plus simple expression. J’imagine que pour un Palestinien ou un Israélien, surtout pour un Palestinien, il n’est pas facile d’accepter cette réalité, de reconnaître l’existence même du problème. La bonne nouvelle, c’est que, contrairement à un enfant, le territoire du pays peut être partagé. Mais pour que ce partage crée un ordre social harmonieux, il faut qu’il soit juste, que les deux plateaux de la balance s’équilibrent. Or, avant même de penser redistribuer équitablement les morceaux du territoire dans le plateau palestinien et le plateau israélien, il faut équilibrer les forces en présence.

Tel est le principe incontournable qui préside à toute paix, le seul qui puisse neutraliser la force, comme l’écrit Simone Weil : « L’équilibre seul détruit, annule la force. L’ordre social ne peut être qu’un équilibre de forces. Si on sait par où la société est déséquilibrée, il faut faire ce qu’on peut pour ajouter du poids dans le plateau trop léger […] et être toujours prêt à changer de côté, comme la justice, “cette fugitive du camp des vainqueurs”. »

À moins d’être aveuglé par la peur ou être de mauvaise foi, il est facile de voir quel plateau est le plus léger : des roquettes d’un côté, des bombes de l’autre, d’un côté des appels à la destruction, de l’autre l’occupation et la colonisation du territoire. Comment rétablir un début d’équilibre ? Ajouter des armes dans le plateau palestinien qui justifierait sans l’ébranler la suprématie militaire israélienne ? Attendre d’une communauté internationale inexistante qu’elle souffle légèrement sur le plateau dont elle n’a rien à attendre ? Alors que faire, qu’espérer ? Qu’un grand homme ou une grande femme d’État advienne en Israël, capable de tenir tête aux colons en Cisjordanie, qu’un interlocuteur valable surgisse du côté palestinien, et qu’on ne les assassine pas ?

Le partage de la force entre les forts et les faibles ne peut être amorcé que par les forts, ce qui, selon Simone Weil, « n’est possible qu’avec l’intervention d’un facteur surnaturel », car « la sympathie du fort pour le faible est contre nature ». En d’autres mots, il faut faire appel aux juifs de bonne volonté, il faut espérer qu’Israël renoue avec la tradition juive d’un humanisme profond qui a toujours valorisé le dialogue et la compassion, que ce soit chez des philosophes comme Isaiah Berlin et Emmanuel Levinas ou, au Québec, dans des figures comme Jacob Segal, Abraham Moses Klein, ou Lea Roback.

Il faut aussi que nous tous et nous toutes, qui sommes apparemment très loin de ce conflit, en tirions des leçons : ne pas abuser de sa force, composer avec l’autre que l’histoire place un jour ou l’autre sur notre route, ne pas croire que la démocratie nous assure une supériorité morale et nous dispense de toute responsabilité sociale.

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