Des toilettes pour tous!

Réduire le nombre de toilettes dans les parcs ne diminuera pas leur achalandage.
Marie-France Coallier Le Devoir Réduire le nombre de toilettes dans les parcs ne diminuera pas leur achalandage.

Comme à l’été 2020, le problème des toilettes dans les parcs et espaces publics montréalais refait surface à travers plusieurs dimensions multisensorielles, que plusieurs d’entre nous avions oubliées après ces longs mois de confinement : odeurs, sensations molles sous les pieds, visions de citoyens accablés par une vessie sur le bord de l’explosion, flaques d’ammoniac à la base de bosquets de beaux thuyas et longues files d’attente dignes de l’ouverture du Ikea de Québec devant l’unique toilette bleue du parc.

Le problème, c’est que les raisons qui ont poussé la Ville à limiter le nombre de cuvettes, d’urinoirs et de lavabos disponibles pour la population ont peu de fondements scientifiques. Voulait-on faciliter le lavage des surfaces ? On sait maintenant que les aérosols représentent le mode de transmission principal du SRAS-CoV-2. Très peu d’enquêtes épidémiologiques, ici ou ailleurs, ont permis de conclure que les surfaces étaient en cause dans des cas précis de contamination. Cela ne veut pas dire qu’il faut pour autant négliger le nettoyage des mains, des cuvettes et des robinets, mais les chances sont très minces que vous attrapiez le virus de cette manière.

On voulait peut-être réduire le nombre de personnes qui se regrouperaient au même moment dans une salle de bains donnée, ce qui n’est pas complètement farfelu. Cette mesure devrait être maintenue. Sauf qu’en ouvrant les portes et les fenêtres — quand il y en a — et en portant le masque — de surcroît pour de petites visites de quelques minutes aux latrines — les risques sont encore une fois assez minces.

Il n’y a aucune bonne raison de limiter le nombre de toilettes accessibles dans les parcs montréalais. Au contraire, la Ville devrait investir immédiatement pour rajouter efficacement des installations, quitte à ce qu’elles soient portatives.

Veut-on envoyer un message revanchard à la population de l’ordre de « limiter le nombre de toilettes pour réduire la quantité de gens dans les parcs » ? Premièrement, cela ne fonctionne pas. Deuxièmement, en termes de prévention épidémiologique, cela n’a aucun sens; la transmission du virus étant près de 20 fois inférieure à l’extérieur. Des études récentes menées aux États-Unis et en Irlande affirment que seulement 0,1 % des cas dans ces pays sont attribuables à des rassemblements extérieurs. Ce n’est donc pas impossible, mais très peu probable, comme dans le cas de la contamination par les surfaces. Montréal ne peut faire perdurer la situation actuelle sans devenir un incubateur de puanteur. Elle pourrait prendre exemple sur la Colombie-Britannique, qui encourage la socialisation extérieure comme méthode de diminution des risques liés aux rencontres intérieures. Permettre à la population montréalaise de se rassembler dehors en lui donnant réellement les moyens de le faire par des installations sanitaires adéquates, voilà la chose à faire après plus de 15 mois de pandémie. N’oublions pas qu’il manque également de poubelles et de bacs de recyclage, ce qui aggrave le problème d’accumulation de déchets.

Le fait de devoir quitter les parcs à 21 h produit un goulot d’étranglement et une densification de leur utilisation, ce qui teste inexorablement leurs capacités. Une fois que ce couvre-feu inutile et cruel sera retiré par la CAQ, espérons que la Ville mettra les ressources nécessaires à disposition de sa population pour qu’elle puisse socialiser pendant de longues heures dans ses magnifiques parcs, réduire son isolement et ses problèmes psychologiques en toute sécurité, tout en se soulageant allégrement sans détruire de fragiles écosystèmes.

Ironiquement, la santé publique a été créée au XIXe siècle pour s’attaquer aux problèmes d’égouts dans des métropoles comme Londres ou Paris. N’oublions pas le rôle très important des villes — et donc des infrastructures et des équipements — pour gérer les déjections humaines. Ce n’est pas parce qu’un virus aéroporté hautement transmissible en contexte fermé court toujours qu’on doit aller faire uriner nos enfants entre un croque-livres et 25 développeurs web en train de jouer à la pétanque. Une pensée ici pour les personnes âgées, les personnes en situation de handicap, les gens ayant des capacités moindres de contrôle de leurs sphincters en raison de problèmes de santé divers, qui s’empêchent de fréquenter les parcs par manque d’équipements. Limiter le nombre de toilettes dans les parcs publics montréalais est non seulement capacitiste, mais participe à une grave limitation du droit à la ville. Espérons que la mairesse en prenne acte, car rien de tout cela ne participe à cet urbanisme « convivial » qui semblait pourtant la motiver il y a quelques années.

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