Les enseignants, les laissés-pour-compte de l’éducation des adultes

Si nous voulons une société plus saine et plus éduquée, nous devons investir temps et argent dans l’éducation et la formation des adultes, estime l'autrice. 
Photo: iStock Si nous voulons une société plus saine et plus éduquée, nous devons investir temps et argent dans l’éducation et la formation des adultes, estime l'autrice. 

Je suis enseignante au secteur des jeunes depuis quelques années, et mes collègues de la formation générale aux adultes me paraissent invisibles dans notre système d’éducation. Grâce aux multiples comités syndicaux auxquels je siège, j’ai eu la chance de côtoyer certains de mes collègues aux adultes et de voir comment leur réalité est différente de la nôtre au primaire, et surtout de constater le manque de reconnaissance qu’ils ont. On en parle très peu dans nos instances syndicales, on en parle très peu dans les médias et pourtant, ils sont les piliers de la réinsertion sociale et de la réussite éducative de dernier recours.

En ces temps de pandémie, les enseignants dénoncent le manque de services, l’alourdissement de notre tâche, la vétusté de nos écoles et de nos centres, l’intégration sauvage d’élèves à défis particuliers, la pénurie, etc. Nos collègues de l’éducation aux adultes vivent ces mêmes réalités, mais avec deux fois moins de soutien.

J’ai acquis ma permanence en 2010, trois ans après avoir été engagée par mon centre de service en 2007. J’ai des collègues qui enseignent à la formation générale des adultes depuis plus de 10 ans et qui n’ont toujours pas de permanence. Leur sécurité d’emploi repose sur le nombre d’élèves inscrits au centre année après année. Une épée de Damoclès est constamment au-dessus de leur tête. Certaines listes de rappel mettent plusieurs collègues en concurrence pour les mêmes postes. Bonjour, le climat de travail !

Au secteur des jeunes, nous avons 20 journées pédagogiques servant à la correction, à la planification, aux réunions d’équipe, à la création de stratégies d’adaptation pour nos élèves en difficulté, etc. Ce nombre de journées est insuffisant considérant la lourdeur de notre tâche. Mes collègues aux adultes ont huit journées pédagogiques ! Sachant qu’ils ont des élèves de niveaux scolaires différents, qu’ils doivent souvent créer leur matériel pour qu’il soit adapté à une clientèle adulte, que le programme de formation des adultes est difficilement applicable sur le terrain, que l’évaluation est un défi en soi, car les grilles d’évaluation sont lourdes, complexes, imprécises et subjectives. Bonjour, la planification individualisée !

Au secteur des jeunes, nous avons une semaine de relâche qui nous permet, à nous et à nos élèves, de reprendre des forces. Pour les professeurs du cégep et à l’université, une semaine d’études tous les trimestres. À l’éducation des adultes ? Rien ! Nous avons aussi nos deux mois, non payés, de vacances, dont un que je surnomme affectueusement mon « mois de convalescence ». Nos collègues aux adultes ? Ils n’ont que deux semaines d’arrêt à la fin de juillet. Les blocs doivent s’enchaîner, donc on travaille surtout si on n’a pas eu de travail toutes les semaines de l’année par manque de clients, oups, d’élèves. Soyons honnêtes, c’est vraiment une éducation clientéliste. Bonjour, la santé mentale ! Et on se demande pourquoi il y a une telle pénurie dans l’enseignement. La réussite pour toutes et tous, disait un certain ministre de l’Éducation en 2000 lors de l’implantation de sa réforme ?

Ce que je viens d’exposer est une infime partie de la réalité de nos collègues enseignants à la formation générale des adultes. Un secteur qui prend toute son importance dans une société où plus de 50 % de sa population est considérée comme analphabète fonctionnelle. Dans une société où les enfants vivent des réductions de services d’adaptation scolaire au primaire et au secondaire et dont certains, dans une proportion encore trop élevée, décrocheront et, après quelques années, iront à l’éducation des adultes où il y a encore moins de services.

Dans une société où il est démontré que les personnes sans diplômes sont plus à risque d’avoir des problèmes de santé, une espérance de vie plus courte, de vivre dans la pauvreté et de ne pas être en mesure de soutenir l’éducation scolaire de leurs enfants, il est temps que l’on s’intéresse à l’éducation des adultes, qui est le parent pauvre de notre système éducatif et social. Nous nous devons de mettre en place des conditions de travail acceptables pour les enseignants de ce secteur : il en va de notre société, de notre économie, de notre système de santé. Ces enseignants sont indissociables de la réussite scolaire et du succès de la réinsertion sociale de ces adultes qui sont aussi, pour certains, les parents de mes élèves. Si nous voulons une société plus saine et plus éduquée, nous devons investir temps et argent dans l’éducation et la formation des adultes. Mais surtout, nous devons écouter ses enseignants ! Ils savent très bien ce qu’il faut faire pour que ça marche.

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