Libre opinion : L'autorité des maîtres: pierre d'achoppement de l'école québécoise

En 1954, il y a de cela déjà 50 ans, Hannah Arendt, une des figures les plus marquantes de la pensée politique du siècle dernier, écrivait: «Il n'y a plus grand-chose dans la nature de l'autorité qui paraisse évident ou même compréhensible à tout le monde; [...] et presque tout le monde reconnaîtra qu'une crise de l'autorité, constante, toujours plus large et plus profonde, a accompagné le développement du monde moderne dans notre siècle» (La Crise de la culture, Éditions Gallimard, 1972, pour la traduction française). À la lumière d'une telle affirmation, qui aujourd'hui peut-être est encore plus vraie que jamais, il nous est donné de comprendre une difficulté profonde à laquelle l'école québécoise se heurte: l'affaiblissement de l'autorité des maîtres.

À peu près personne n'ignore que l'école québécoise est en train de vivre une réforme en profondeur. Mais tout porte à croire que l'ampleur et la radicalisation de cette réforme échappe à la vigilance de l'ensemble des Québécois. En termes clairs, alors qu'il y a toutes les raisons du monde d'être inquiet, tout un chacun semble accomplir son petit train-train quotidien dans une relative insouciance. La société québécoise aurait-elle oublié que «l'homme ne peut devenir homme que par l'éducation», et que par conséquent, l'éducation est «le problème le plus grand, et le plus ardu, qui puisse se poser à l'homme» (Emmanuel Kant, Propos de pédagogie, Gallimard, 1986)?

Moi qui enseigne depuis quinze ans au primaire, j'ose avouer au grand jour le désarroi qui m'habite. Et j'espère de tout coeur que cet aveu sonnera le réveil de la responsabilité que tout citoyen éclairé devrait éprouver à l'égard de l'éducation publique. Car au Québec, enseigner n'est presque plus possible. Et qu'on ne vienne pas tenter une fois de plus de m'emberlificoter en me vantant les prétendus mérites des techniques pédagogiques à la mode, car je sais d'expérience que tout cela n'est que poudre aux yeux des esprits crédules. Je sais également que ces techniques, que l'on tient en haute estime dans les facultés d'éducation des universités, et que les conseillers pédagogiques des commissions scolaires essaient d'imposer quasiment de force aux enseignants, constituent un déni flagrant de toute la grande tradition pédagogique s'enracinant dans la culture occidentale.

Détestable mélange

Disons les choses franchement. La dérive actuelle de l'école québécoise est due à un détestable mélange d'hypocrisie et d'irresponsabilité. Bref, une fuite en avant bien caractéristique des sociétés en déliquescence. Pour illustrer cet état de fait, il suffit de regarder la place qui est faite à cet élément pourtant fondamental à toute éducation humaine: l'autorité du maître.

L'affaiblissement et la quasi-disparition du concept d'autorité constitue une évolution normale commune à toutes les sociétés ayant accédé à la modernité démocratique. Cependant, comme l'a si bien démontré Hannah Arendt dans l'ouvrage mentionné ci-dessus, si le déclin de l'autorité dans le domaine politique peut être considéré, à juste titre, comme l'occasion d'une plus grande liberté de choix pour les êtres humains, cette logique ne peut, en aucun cas, s'appliquer à l'éducation des enfants. Pourquoi? Parce qu'il importe de tenir compte du fait que les enfants sont des enfants, c'est-à-dire des êtres incomplets qui n'ont pas encore atteint la maturité nécessaire au plein exercice de leur responsabilité citoyenne. En conséquence, les adultes, et plus particulièrement ceux qui sont chargés de l'éducation publique, ont le devoir de mettre en oeuvre, en exerçant pleinement l'autorité qui leur revient de droit, les moyens nécessaires pour que les enfants accèdent à cette responsabilité qui va de pair avec toute liberté bien comprise.

Malheureusement, la réforme scolaire actuelle ignore complètement les conclusions qu'il faudrait tirer d'une telle réflexion. Au lieu de favoriser chez les enseignants l'exercice d'une saine autorité, on fait tout pour les mettre à la remorque des demandes contradictoires qui émanent des différents partenaires éducatifs tels les parents, les directeurs d'école, les conseillers pédagogiques et même, dans une certaine mesure, les élèves. Pris dans un tel enchevêtrement de requêtes et d'intérêts divergents, les pauvres enseignants ne savent plus où donner de la tête et sont tentés de se laisser ballotter au gré des désirs du moment. Le résultat d'une telle situation, c'est que les enseignants ne disposent plus des moyens nécessaires pour éduquer valablement les enfants qui leur sont confiés.

Ceux qui ont à coeur l'avenir de la société québécoise doivent impérieusement mettre l'épaule à la roue. L'enjeu est d'une grande limpidité: il faut redonner aux maîtres la légitime autorité dont ils ont besoin pour accomplir cette tâche essentielle qu'est l'éducation des enfants.

Pour ce faire, il faut mettre fin à cette hypocrisie collective qui présuppose que la question de l'autorité des maîtres relève en premier lieu des compétences personnelles de ceux-ci. Car l'évidence même est que l'autorité ou la non-autorité des maîtres relève d'abord de la structure organisationnelle à l'intérieur de laquelle ceux-ci se retrouvent. Or, il faut savoir que les différentes modifications apportées ces dernières années à la Loi sur l'instruction publique ont eu pour effet de soumettre davantage les enseignants au pouvoir des parents. Cet état de fait est totalement inacceptable. Qu'on y songe un instant. Face à l'éducation de leurs enfants, les parents risquent fort de manquer d'objectivité. Étant en quelque sorte juge et partie, ils se retrouvent de fait en conflit d'intérêts. Il est donc urgent de corriger cette situation qui empêche les enseignants d'agir en toute justice selon leur conscience, sans subir des pressions indues.

Dans son essai intitulé Pour l'éducation, le philosophe espagnol Fernando Savater nous a rappelé que «le mot autorité vient étymologiquement du verbe latin augeo, qui signifie, entre autres choses, faire grandir» ( Éditions Payot et Rivages, 1998). L'heure est venue pour la société québécoise de mettre fin à cette impardonnable irresponsabilité qui nous empêche de prendre conscience que sans autorité, les maîtres ne peuvent plus aider les élèves à grandir. Si, ceux-là mêmes à qui notre société confie la tâche d'éduquer les enfants ne peuvent plus accomplir leur mission, qui donc sera encore capable de prétendre que notre société donne à chaque enfant une chance raisonnable de réussir sa vie? Face à ce devoir fondamental, personne n'a le droit de rester indifférent.

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