Ceux qui font les révolutions à moitié

«À Montréal, ce sont 46% des places dans les cégeps anglophones qui sont occupées par de jeunes francophones et allophones et avec ce projet de loi, rien ne changera, du moins à court et moyen terme», estime l'autrice.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne «À Montréal, ce sont 46% des places dans les cégeps anglophones qui sont occupées par de jeunes francophones et allophones et avec ce projet de loi, rien ne changera, du moins à court et moyen terme», estime l'autrice.

Popularité au zénith, appui massif des francophones, unanimité des partis à l’Assemblée nationale au sujet du besoin de renforcer la loi 101, forte majorité parlementaire et attentes très élevées : le contexte offrait au gouvernement la chance de marquer l’Histoire sur un plateau d’argent en assurant la pérennité du fait français au Québec.

Le premier ministre et son ministre responsable de la Charte de la langue française ont plutôt déposé un projet de loi qui présente un intérêt certain, mais sans mesure phare et contenant de vraies faiblesses, tout en ménageant les susceptibilités à un peu plus d’un an des élections générales.

Un projet, disent-ils à répétition, modéré et raisonnable. On est loin de Camille Laurin, de ses audaces et de son courage.

Soulignons d’abord la façon curieusement partisane du premier ministre de présenter les choses, en qualifiant par exemple d’« extrémiste » la proposition sur l’extension de la loi 101 au cégep — soutenue notamment par le Parti québécois, l’éminent Guy Rocher et plusieurs autres, dont moi-même.

Tour de passe-passe

On aurait voulu de la hauteur, de la solennité — ou même de gravitas — dans les circonstances, alors même que M. Legault parle en homme d’État lors de ses conférences de presse sur l’évolution de la pandémie.

On a plutôt eu droit, notamment, à une remarque déplacée sur les jeunes artistes qui, comme Émile Bilodeau, ne seront pas appelés à sensibiliser les jeunes sur la langue, puisqu’ils n’appuient pas la Loi sur la laïcité. Ça manquait d’envergure, aurait dit Monique Jérôme-Forget.

En fait, au chapitre des mesures intéressantes, notons surtout le tour de passe-passe constitutionnel proposé, la nomination par l’Assemblée nationale d’un Commissaire à la langue française, la réelle prédominance du français dans l’affichage public, l’élargissement de la francisation en entreprises vers celles qui comptent de 25 à 49 employés et, enfin, la reconnaissance du « droit » d’apprendre le français.

Il ne faut pas oublier une pièce maîtresse, celle de l’exemplarité de l’État. Il faut espérer que Valérie Plante ait bien lu le projet de loi qui impose à Montréal de communiquer avec les personnes physiques de sa ville uniquement en français (sauf en ce qui concerne la minorité historique de langue anglaise et les nouveaux arrivants pendant une période de six mois) et non pas, comme le lui recommandait récemment son Conseil interculturel, dans les quatre ou cinq langues les plus parlées à Montréal, le français n’étant pas assez « inclusif » aux yeux de cet organisme.

Hormis ces points positifs, malheureusement, le gouvernement déclare forfait sur au moins deux fronts très importants. D’abord, le collégial, où il ne veut pas s’aliéner les jeunes francophones et allophones qui auraient été exclus des cégeps anglophones si on avait vraiment pris acte du problème à sa pleine mesure.

Des faits têtus

Les faits sont têtus : alors que la communauté historique anglophone représente 8 % de la population du Québec, 17,5 % des places dans le réseau collégial sont dans des établissements de langue anglaise.

À Montréal, ce sont 46 % des places dans les cégeps anglophones qui sont occupées par de jeunes francophones et allophones et avec ce projet de loi, rien ne changera, du moins à court et moyen terme. Or, l’heure est à l’action urgente et immédiate. Le gouvernement vient perpétuer un problème en prétendant le régler.

Même manque de courage du côté des municipalités, où le gouvernement reconnaît d’une part l’absurdité du statut bilingue de certaines qui n’en ont plus les attributs, mais d’autre part, leur donne la possibilité de le conserver par une simple résolution de leurs élus. S’il y a une seule municipalité qui renonce à son statut, comme dit la publicité, « je vais prendre un 6/49 ».

Dans le cas de la francisation des immigrants, il s’agit davantage d’un manque de lucidité. Il y a un peu moins de deux ans, la vérificatrice générale concluait qu’elle était un échec. Le gouvernement promet aujourd’hui plus de ressources et un guichet unique — d’excellentes mesures, j’en conviens — tout en évitant d’opter pour une voie naturelle, évidente et logique : celle d’accueillir prioritairement des immigrants français, francophones ou francisés avant leur arrivée.

Il est vrai que, pour le premier ministre, c’est à l’aune du salaire moyen québécois de 56 000 $ qu’il faut maintenant choisir les immigrants, qu’importe si cela donne au détour l’avantage à des locuteurs de russe ou de mandarin sur ceux qui parlent français — ou encore l’espagnol ou le portugais, considérés comme « francotropes » donc plus enclins à faire un transfert linguistique vers le français.

Diplomatie culturelle en français

On aurait aussi aimé entendre une vision, une ambition internationale. Elle pourrait venir plus tard, bien sûr, on l’espère, mais l’avenir du français passe inexorablement par là, alors que le nombre de locuteurs du français s’accroît rapidement dans le monde, sauf ici. Cela supposerait que notre réseau de représentations à l’étranger soit aussi actif en faveur d’une diplomatie culturelle en français qu’il l’est sur le plan économique. Particulièrement en Francophonie.

Et bien sûr, il faut compléter cette loi par des mesures contraignantes concernant le numérique. Sans de véritables contrepoids aux GAFAM et aux rouleaux compresseurs culturels qu’elles représentent, sans plus d’attrait et de « découvrabilité » pour nos artistes et notre culture en général, ce sera peine perdue.

Il n’y aura pas d’avancées pour le français sans volonté de dompter la bête de cette américanisation qui détruit notre propre écosystème. Il n’y aura pas d’avancées pour le français sans amour.

Aujourd’hui, après la présentation du projet de loi 96, la mathématique demeure la même : 53 % des allophones font un transfert linguistique vers le français. C’est nettement insuffisant. Ce projet de loi, si modéré, changera-t-il cette situation ou donnera-t-il des résultats fort modérés ?

Si c’est le cas, il y a de fortes chances que la triste prophétie de Mommy Daddy superbement chantée par Pauline Julien se réalisera au tournant du prochain siècle. « How come we lost the game ? Mommy, Daddy, Are you the ones to blame ? » demanderont peut-être les prochaines générations.

 

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7 commentaires
  • Gilles Théberge - Abonné 15 mai 2021 08 h 46

    Ça fait du bien de vous lire madame beaudoin. Merci.

    Bien qu'il n'y ait rien à ajouter sinon ceci. C'est fini les «mamours» avec Legault. Il vient de nous montrer de quel bois il se chauffe. C'est du bois ...mou. On ne chauffe que du bois dur chez-nous.

    La pandémie l'a bien servie. Elle lui a servie à bien caché ses nombreuses faiblesses. Dont celles qui visaient à protéger les siens et leur âme, c'est-à-dire leur langue.

    Ce qui n'est pas rien.

    C'est fini Legault. Je ne saurais dire plus.

  • Claude Bernard - Abonné 15 mai 2021 10 h 07

    Culpabiliser laisse un arrière goût pénible

    Votre génération, Madame, n'a pas manqué.
    Celle des baby boomers non plus.
    Ne cherchons un coupable parmi nous, il n'y en a pas.
    La conjoncture était défavorable; les vents contraires de la mondialisation, les bienfaits de la réforme de l'éducation, hausser le niveau de la culture générale: tout cela a donné des ailes imprévues aux jeunes qui ont pris leur envol vers la planète sans remord et sans peur.
    Les plus éveillés et doués se voient chez-eux dans tous les pays et l'anglais maitrisé à un niveau supérieur leur est un atout et une nécessité.
    Les nouveaux arrivés ici n'ont pas le choix pour travailler que d'apprendre la langue du donneur d'ouvrage, loi pas loi.

  • Marc Therrien - Abonné 15 mai 2021 11 h 50

    Un Gouvernement bien ordinaire


    « Ça manquait d’envergure, aurait dit Monique Jérôme-Forget. » Ou encore, comme dirait l’autre : c’était ordinaire. Ordinaire et à l’image de la perception qu’il a du peuple dont il est l’élu comme en témoignait cette déclaration de la vice-première ministre Geneviève Guilbault, à l’époque du bilan des cents premiers jours du Gouvernement Legault, à l’effet que le gouvernement de la CAQ allait gouverner (…) « pour la classe moyenne, pour le monde ben ordinaire» (…) », ce peuple dont la culture «n’est pas dominée par le romantisme, l’idéalisme ni même le lyrisme», mais plutôt par le prosaïsme de ses gens du pays qui sont bien terre à terre comme le décrit Mathieu Bélisle dans son livre «Bienvenue au pays de la vie ordinaire».

    Marc Therrien

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 15 mai 2021 13 h 00

    « il y a de fortes chances (sic) que la triste prophétie [...] » (Louise Beaudoin)



    Si la prophétie est triste, c'est plutôt qu'il y a grand risque

  • André Gignac - Abonné 15 mai 2021 13 h 27

    Climat Québec...

    Très justes vos propos. J'ai voté 2 fois pour le oui aux référendums de 1980 et de 1995 et je serais prêt demain matin à poser le même geste. Seule l'indépendance peut nous permettre d'avoir le plein contrôle de notre langue et de notre identité nationale. Les immigrants, en arrivant ici dans un Québec indépendant, n'auraient qu'un seul choix soit celui de s'assimiler à la majorité québécoise de même que les anglos du West Island puisque la seule langue officielle et commune serait la langue française.
    Impossible autrement d'imposer notre langue surtout dans un pays qui prône le multiculturalisme; c'est toujours à refaire (loi 101, loi 96...), les juges de la cour suprême du pays des autres nous mettant continuellement des bâtons dans les roues. Le jour que les Québécois comprendront et deviendront conscients de cette aliénation collective, ils n'auront qu'un choix sensé à poser, faire l'indépendance.
    Je suis ravi de l'arrivée de Martine Ouellet avec ce nouveau parti politique indépendantiste" Climat Québec". Ça va m'encourager à continuer le combat pour le pays du Québec et nous aider à nous débarrasser de ces politiciens fédéralistes, affairistes, colonisés qui ne pensent qu'à plaire et enrichir les hommes d'affaires du Québec et les multinationales apatrides. Indépendance ou assimilation
    André Gignac 15/5/21