Ce que Françoise David n'a pas compris

Dans un texte qu'elle signe avec Alexa Conradi et François Saillant dans Le Devoir du 24 juillet, Françoise David parle du «grand tabou de la question nationale». Dans la tournée estivale d'Option citoyenne à travers le Québec, la remise en question de la question nationale — c'est-à-dire de la souveraineté — est «critiquée vertement par les uns», mais n'est louangée que «plus discrètement par les autres», nous apprend-elle. «Pourquoi ce dogmatisme sur la question nationale?», s'interroge-t-elle.

La réponse est simple. Les gens sentent que ce questionnement n'est pas innocent et ils y voient poindre une nouvelle diversion sous la forme d'un énième projet de réforme constitutionnelle, ce dont Françoise David se cache à peine. Dans une entrevue au journal Internet La Tribu du verbe, elle se définit comme «une souverainiste par défaut. Ce que je veux dire par là, c'est que le Canada anglais me ferait une proposition de fédéralisme réellement asymétrique donnant au Québec les moyens politiques, fiscaux, économiques et culturels de ses choix, j'accepterais.»

Ce que Françoise David n'a pas compris, c'est que la question nationale n'est pas, dans son essence, une question constitutionnelle. L'indépendance nationale est l'aspiration démocratique la plus profonde du peuple québécois. Si cette idée a pu connaître un développement si fulgurant en seulement une quarantaine d'années, malgré la lutte acharnée et vicieuse que lui ont mené les milieux fédéralistes et les milieux d'affaires, c'est parce que autour de cette idée se sont greffées les revendications sociales de tout un peuple et l'espoir d'un monde meilleur. Si l'idée a pu s'enraciner aussi profondément, malgré un environnement médiatique presque complètement hostile, c'est parce que des centaines de milliers de personnes ont fait du porte-à-porte, tenu des réunions de cuisines et ont passé des millions d'heures au téléphone à discuter avec leurs parents, leurs amis du bien-fondé du projet souverainiste.

Céder sur les mots

Dans la plupart des pays du monde, une telle démarche collective est qualifiée et se qualifie elle-même de lutte de libération nationale. Mais au Québec, devant l'intensité du matraquage idéologique adverse, les gens préfèrent céder sur les mots, tout en en conservant le contenu. N'avons-nous pas remplacé le mot indépendance par souveraineté?

Des Européens à qui j'expliquais la nature de la question nationale québécoise, en en situant l'origine, comme il se doit, à la Conquête britannique où s'est installée l'oppression nationale, me demandaient si, après tant d'années, cela ne relevait pas de l'histoire ancienne. On pourrait le croire, leur répliquais-je, si cet événement fondateur n'avait pas été réactualisé constamment au cours de notre histoire, leur citant la défaite des Patriotes, l'Acte d'Union, la Confédération, la pendaison de Riel, les crises de la conscription, la Loi des mesures de guerre de 1970, le coup de force constitutionnel de 1982. Des structures d'oppression ne s'évanouissent jamais par enchantement.

De la défaite des Patriotes à la Révolution tranquille, le peuple québécois s'est arc-bouté en posture défensive pour préserver l'essentiel. Mais, depuis 1960, sa démarche est devenue affirmative en s'inscrivant dans le grand mouvement de libération des peuples. On dit, avec raison, que le XXe siècle a été le siècle du mouvement de libération de la femme, mais il faut se rappeler qu'il a été également le siècle de la libération des peuples.

Une bonne partie de la gauche québécoise, dont plus particulièrement le mouvement marxiste-léniniste des années 1970 dont est issue Françoise David, n'a pas compris l'essence profondément populaire du mouvement nationaliste québécois. La gauche n'y voyait qu'une lutte entre différentes fractions de la bourgeoise, québécoise et canadienne ou, comme elle l'avait appris de ses professeurs de sociologie sur les bancs de l'UQAM, une lutte de «la petite-bourgeoisie technocratique pour se transformer en bourgeoisie nationale».

Cette lutte entre bourgeoisies existe bel et bien, mais c'est une erreur inqualifiable que d'enfermer le mouvement de libération économique, politique et culturel du peuple québécois dans ces paramètres.

La question nationale ne se réduit pas non plus à une question constitutionnelle et Françoise David a bien tort de mettre ses espoirs dans une «proposition de fédéralisme asymétrique» du Canada anglais. La proposition du Canada anglais, nous la connaissons, c'est la Loi sur la clarté à laquelle tous les partis politiques ont réaffirmé leur attachement lors de la dernière campagne électorale, du Parti conservateur qui, le premier, l'a proposée au Parti libéral de Paul Martin qui a ressuscité Stéphane Dion, de Jack Layton qui a capitulé devant l'establishment de son parti à l'obscur chef du Parti vert qui a senti l'obligation d'ajouter son grain de sel pour courtiser, à son tour, l'électorat chauvin du Canada anglais.

Bien sûr, il y a d'autres voix. Dans le journal Alternatives du mois de juillet/août encarté dans Le Devoir, la progressiste canadienne-anglaise Judy Rebick, signe un éditorial intitulé «Bloc, NPD, unissez-vous!» Devant la domination de la droite au Canada, l'incapacité du NPD de percer au Québec, elle propose une alliance entre le NPD et le Bloc... pour gouverner le Canada, sur la base d'une proposition de fédéralisme asymétrique qui devrait, selon elle, satisfaire le Québec. Françoise David trouve cette proposition irréaliste, étant donné la campagne qu'a menée le NPD et nous ajouterions qu'il ne faut pas comprendre le Québec pour croire un seul instant que le Bloc va renier sa raison d'être pour gouverner le Canada en partenariat avec le NPD!

Nous sommes tout à fait d'accord avec Françoise David sur l'importance de développer des liens avec les progressistes du Canada anglais et, peut-être encore plus, avec ceux des États-Unis. Nous sommes numériquement faibles et nous avons besoin d'appuis et d'alliés. Par exemple, il aurait été extraordinaire que les progressistes du Canada organisent une contre-manifestation d'importance à Toronto lors du fameux «love in» de Montréal en 1995. Encore mieux aurait été que le personnel syndiqué des grandes compagnies d'aviation se mette en grève pour empêcher de décoller les avions qui amenaient gratuitement des manifestants à Montréal.

Faire sauter les structures d'oppression

S'ils veulent mériter le titre de progressistes, nos amis du Canada anglais doivent comprendre que le mouvement national québécois est, à l'heure actuelle, la seule force motrice capable de faire sauter les structures d'oppression sur lesquelles a été bâti ce pays, et cela, pour le plus grand bien du Québec, mais également du peuple travailleur du Canada anglais et des autres nationalités opprimées de ce pays, au premier rang desquels se trouvent les autochtones.

Aussi, plutôt que de s'échiner sur de fumeux projets de «fédéralisme asymétrique», les progressistes du Canada anglais devraient plancher sur ce que devrait être le Canada dans l'éventualité d'un Québec indépendant — une question fort complexe — et sur les liens que devraient développer, entre elles, les deux nouvelles entités.

La création d'Option citoyenne est un événement politique extrêmement important. Elle marque un tournant majeur dans l'évolution du mouvement altermondialiste. Jusqu'ici, ce mouvement de rupture avec l'idéologie néolibérale était principalement un mouvement idéologique, avec ses rassemblements mondiaux à Porto Alegre au Brésil et en Inde et l'adoption de chartes sociales à portée mondiale. Le mouvement des femmes a emprunté une voie similaire avec la Marche mondiale des femmes et l'élaboration d'une charte mondiale.

Mais, s'il veut éviter le piétinement et l'étiolement, ce mouvement doit maintenant s'inscrire dans des cadres de luttes politiques nationales. C'est ce qu'a compris Françoise David. Reste maintenant à déterminer si ce mouvement va se diluer dans d'oiseuses et hypothétiques tentatives de réformes constitutionnelles canadiennes ou s'il va opérer sa jonction avec le mouvement d'émancipation nationale et sociale du peuple québécois.

La mondialisation et la libération des marchés provoquent, partout à travers le monde, un mouvement d'auto-défense identitaire, culturel et national des peuples. Mais, avec l'effondrement du socialisme et des modèles de société qu'il représentait, les mouvements de réaction à la mondialisation se cherchent de nouvelles avenues et ne trouvent souvent rien d'autre que le fondamentalisme religieux. Au Québec se présente à nous l'occasion unique d'une fusion possible entre les composantes sociales, nationales, culturelles et identitaires de ce mouvement pour en faire une véritable force politique.

Dans les années 1970, la gauche a raté un rendez-vous similaire. Aujourd'hui, l'Histoire nous offre une nouvelle chance de construire un mouvement qui pourrait être un exemple et un modèle pour les classes et les nations opprimées du Canada et des États-Unis, de même que pour l'ensemble du mouvement altermondialiste. Ce mouvement a besoin de leaders de la trempe de Françoise David, à la condition, cependant, qu'ils soient autre chose que des «souverainistes par défaut».

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