Penser l’avenir du Québec (1)

La grande idée d’un «projet de société» pour le Québec est maintenant mise en veilleuse, tout comme celle du «modèle québécois», fait valoir l'auteur.
 
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne La grande idée d’un «projet de société» pour le Québec est maintenant mise en veilleuse, tout comme celle du «modèle québécois», fait valoir l'auteur.
 

Historien, sociologue, écrivain, Gérard Bouchard enseigne à l’Université du Québec à Chicoutimi dans les programmes en histoire, sociologie/anthropologie, science politique et coopération internationale. Il est titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les imaginaires collectifs.

J’ai relu récemment des textes de sociologues québécois des années 1960-1970, des figures dominantes comme Dumont, Rocher, Rioux, Dion. Ce sont des textes qui formulaient de grandes visions d’avenir pour le Québec et qui donnent encore beaucoup à réfléchir justement par ce qui les singularisait. Ce qui frappe par rapport au temps présent, ce sont les différences, bien sûr, dans la nature des propositions formulées, mais aussi dans les conditions de la pensée sociale durant ces années-là. Cinq traits en particulier retiennent l’attention.

1.Au-delà de leurs désaccords, ces penseurs partageaient fondamentalement une conception assez claire de ce que le Québec devait devenir : une société laïcisée, plus démocratique et scolarisée, plus autonome politiquement (sinon indépendante), plus égalitaire et équitable, où le français prédomine clairement, qui s’affirme comme société urbaine, modernisée, ouverte au monde.

2. Ils avaient aussi le sentiment que les Québécois avaient prise sur leur destinée et qu’ils pouvaient poursuive de grands rêves collectifs. En d’autres mots, l’éventail des possibles était considérable.

3.L’audace et la détermination avaient remplacé la psychologie morose de l’impuissance et de l’échec. Cette génération n’hésitait pas à lancer notre société dans la mêlée mondiale. En économie, notamment, une nouvelle classe d’entrepreneurs allait tirer son épingle du jeu face à la concurrence de gros acteurs. On trouvait l’équivalent dans les sphères politique, culturelle et sociale. L’optimisme et le dynamisme régnaient.

4.On sentait parallèlement un bouil-lonnement collectif qui convergeait vers l’État réformé. De nouveaux leaders, compétents et intègres, le prenaient en charge.

5. On croyait que la solidarité et la mobilisation collective allaient rendre possibles d’importants changements.

Nous n’en sommes plus là. Là où le contraste est le plus frappant, c’est dans la vision de notre avenir qui s’est à la fois fractionnée et embrouillée. C’est vrai de la question constitutionnelle, de nos horizons économiques et politiques, de nos stratégies par rapport à la mondialisation, de la philosophie devant présider à l’éducation, à la protection de l’environnement, au mode d’intégration des immigrants et des minorités (ajoutons le dossier linguistique en voie d’entrer en ébullition). Tout cela, alors que d’immenses changements hors de notre contrôle s’accélèrent dans le monde.

Les choses étaient plus claires dans les années 1960. Le Québec accusait un retard sur les autres nations de l’Occident, il fallait l’effacer. Il en découlait un avantage en ce que la voie à suivre était en quelque sorte balisée : on pouvait s’inspirer des modèles en place ailleurs — c’était l’époque du « rattrapage ». Pour l’essentiel, cet élément a disparu, nous avons rejoint la ligne de front. Nous observons aujourd’hui de nombreuses réussites individuelles, mais dans plusieurs domaines, les grandes mobilisations collectives marquent le pas, la cause environnementale et (désormais) le français faisant exception.

La mondialisation n’a pas aidé. Les États-nations ont transféré d’importants pouvoirs à la sphère mondiale pendant que les multinationales envahissaient tous les domaines. Le citoyen s’est retrouvé éloigné des grands centres de décision, d’où il a résulté un sentiment d’aliénation : comment agir sur un monde dont les principaux leviers nous échappent et dont la tête est partout et nulle part ? La grande idée d’un « projet de société » pour le Québec est maintenant mise en veilleuse, tout comme celle du « modèle québécois ». En somme, nous croyons moins à la maîtrise de notre destin et nous n’avons plus d’idées claires de ce qu’il devrait être.

La politique n’est plus le foyer d’action par excellence d’où partent d’amples initiatives cimentées par quelques grandes idées. Selon un point de vue plutôt cynique mais répandu, les affaires de l’État sont désormais livrées au pragmatisme réglé par les urgences du moment et les échéances électorales. Divers sondages indiquent que le pessimisme serait à la hausse au Québec. Plusieurs jeunes dénoncent ce qu’ils perçoivent comme un vide, une absence d’idéaux. Il ne resterait que la filière individuelle du succès professionnel…

Notre société manquerait-elle de rêves ? Il est vrai que le vieux mythe de la reconquête collective a du plomb dans l’aile. Méfions-nous cependant : les Québécois croient toujours à la démocratie, à l’égalité (notamment l’égalité hommes-femmes), aux libertés et aux droits de la personne, à l’ouverture au monde, à la laïcité, à la cause environnementale et (désormais) à celle du français. C’est beaucoup, il me semble. Quant aux expressions de pessimisme, comment les concilier avec ces autres sondages montrant que les Québécois sont heureux — ils feraient même partie des peuples les plus heureux au monde !

On se retrouve devant un ensemble un peu déconcertant d’inconnu, de dilemmes et de paradoxes qui compliquent la réflexion sur l’avenir. Il n’y a pas à s’étonner que la plupart des sociologues et autres intellectuels d’aujourd’hui ne manifestent pas la même assurance et la même audace que leurs célèbres devanciers.

Il serait bien utile pourtant de savoir au moins où nous amènent ces forces que nous ne contrôlons pas.

 

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6 commentaires
  • François Beaulé - Inscrit 15 mai 2021 09 h 35

    L'économie capitaliste est le principal déterminant

    Et son association avec le libéralisme individualiste mène à la destruction des sociétés et de l'environnement.

    L'absence d'idéal et de projet collectifs que remarque Gérard Bouchard est l'expression de l'éclatement des sociétés occidentales en individualités et en sous-groupes. La faible fécondité et la gestion technocratique de l'immigration massive marquent le déclin des sociétés occidentales.

    Le déclin des religions en Occident a fait place au règne du libéralisme, une conception individualiste de l'Homme. La puissance de cette idéologie repose sur son association avec le système capitaliste. Protéger la nature et permettre sa régénération commande un changement radical du mode de vie mais aussi de la conception occidentale de l'Homme et de sa destinée. Notre civilisation sera-t-elle capable de faire cette révolution ? Révolution ou effondrement ?

    • Christian Montmarquette - Abonné 15 mai 2021 13 h 18

      "L'économie capitaliste est le principal déterminant."- François Beaulé

      C'est, comme on dit, mettre le doigt sur le bobo.

  • Marc Therrien - Abonné 15 mai 2021 09 h 59

    Dans l'imaginaire de la survivance


    « La mondialisation n’a pas aidé. » En effet, après l’opportunité manquée de 1995, l’entrée dans les années 2000 a consacré l’ère de l’hégémonie de l’idéologie néo-libérale et de la mondialisation qui a fait de la survie la première priorité des individus. Si on accepte l’idée que les multiples composantes de l’expérience subjective sont au service de la survie individuelle et en même temps, assujetties au maintien et au développement de leurs propres conditions de survie à elles, on comprend la difficulté de faire des grands changements du type saut quantique. Ainsi, l’imaginaire de la survivance a pris la place du rêve du pays et a servi à nourrir une culture de la résilience motivée davantage par les gains de confort dans le statu quo que par l’aventure du saut en avant dans l’inconnu. Un tien vaut mieux que deux tu l’auras, disent probablement ceux dont on dit qu’ils sont rendus ailleurs quand on parle de la stagnation voire de la régression de l’idée d’indépendance. Je me demande donc s’il est possible pour cette société de dénouer cette impasse qui consiste à rester dans le statu quo de l’inconfort des tensions identitaires pour conserver ses capacités d’adaptation ayant assuré sa survie et s’enorgueillir de sa résilience en la célébrant. Mathieu Bélisle, dans «Bienvenue au pays de la vie ordinaire», parle alors de la « pensée du terminus », pour décrire comment le Québec semble considérer qu’il a obtenu le maximum de changements lui permettant de jouir du meilleur des deux mondes.

    Marc Therrien

  • Guy Archambault - Abonné 15 mai 2021 13 h 24

    Les hérauts

    Les hérauts d'un imaginaire collectif ont disparu. Ne restent que des crieurs de rue, tout à l'économie.
    Les hérauts d'antan étaient porteurs de projets collectifs, rassembleurs, suscitant le dépassement personnel.
    Où sont les hérauts d'aujourd'hui ? Si ces projets collectifs existaient, s'ils étaient rassembleurs, ça se saurait.

    Les hérauts ne courent plus les rues.
    Une simple allégation mensongère d'inconduite réduirait à néant leur réputation
    ainsi que la possibilité d'un imaginaire collectif, vecteur de projets rassembleurs, facilitant le dépassement et les consensus.

    Alors, pour combattre la déprime, ne reste plus que l'évasion dans le rêve, celui où nous conduit notre propre imaginaire.
    Et lorsque l'imaginaire personnel de chacun se révèle dans une chronique, dans des commentaires,
    nous assistons à une cacophonie de soliloques qui s'entrechoquent.

    Guy Archambault abonné

  • Guy Archambault - Abonné 15 mai 2021 20 h 53

    Oh ! My god !

    Il y a cinquante ans, la grand-jaune, prénommée Denise et ses collègues du théâtre s'écriaient, surprises : " Oh ! mon Dieu ! ".
    Aujourd'hui, sa fille Sophie et ses collègues s'écrient : " Oh ! My god ! ".
    Il y a cinquante ans, la très grande majorité des artistes du Québec chantaient en français.
    Aujourd'hui, la grande majorité chantent en américain.
    En Europe, lors du concours de chant de l'Eurovision, tout se chante en américain ;
    la fierté de la langue nationale de chacun reste au vestiaire.
    Pourquoi et comment pourrions-nous résister à l'anglo-américanisation du Québec ?
    Si Rome et Constantinople, leur langue et leur culture ont passé,
    pourquoi le Québec, sa langue et sa culture ne passeraient-il pas ?

    Je n'espère plus. Je peux continuer de rêver. Ça ne coûte rien.
    À chacun son imaginaire puisque l'imaginaire collectif n'est plus possible.

    Guy Archambault abonné

  • Daniel Gagnon - Abonné 15 mai 2021 22 h 32

    Une déconcertante perte de l'espoir

    Le Québec ne pourra retrouver sa force que s’il se dissocie de l’image provinciale des années Duplessis que reconduit si bien la politique à la petite semaine du gouvernement Legault avec ses atermoiements et ses approches « au cas par cas ». .

    Le doute, le découragement, la diminution ou la perte de confiance, la diminution de l'enthousiasme, l'abandon de l'idéal pour un pays fort, la perplexité et une déconcertante perte de l'espoir pour l'avenir sont les caractéristiques du Québec d’aujourd’hui.

    Les symptômes sont bien pires qu'auparavant et ressemblent à ceux de la grande noirceur, des symptômes tels que l'augmentation générale du cynisme, le refus de croire en quoi que ce soit, la déréalisation mentale illimitée avec les réseaux sociaux, la diminution de l'honnêteté, la corruption immense, une augmentation de la pauvreté, une préoccupation quotidienne pour la nourriture de milliers de familles, un accroissement de l’écart avec les possédants, l'argent, le confort, le plaisir, à l'exclusion des choses plus élevées, et une attente générale d'un miracle. Les choses vont de pire en pire, les choses qui attendent le Québec semblent tourner autour de la pensée défaitiste et fataliste que nous allons disparaître.

    Peut-être qu’après un temps, les ténèbres s'estomperont et que nous nous ressaisirons, peut-être que nous commencerons à voir clair dans notre destinée et que la lumière de l’indépendance viendra!