Libre opinion : Une décision capitale de la Cour suprême des États-Unis

Mai 2004 marque le 50e anniversaire du fameux arrêt Brown v. Board of Education of Topeka de la Cour suprême des États-Unis, un jugement que l’historien Paul Finkelman qualifie sans ambages «one of the most important Supreme Court decisions in U.S. constitutional history» (Jack Salzman, David Smith et Cornel West, éd., Encyclopedia of African-American Culture and History, New York, Simon & Schuster Macmillan, 1996, p. 462).

En effet, c'est le 17 mai 1954, par décision unanime, que l'organe juridictionnel le plus élevé aux États-Unis abroge un arrêt de 1896 qui, en reconnaissant le bien-fondé du principe «séparés mais égaux» («separate but equal»), avait contribué à légaliser la ségrégation raciale dans maints États du Sud. Il convient ici de rappeler que malgré leur affranchissement théorique aux lendemains de la guerre de Sécession, les Noirs américains, particulièrement ceux vivant dans la région dite du «Sud profond» (Mississippi, Alabama, Géorgie, etc.), étaient demeurés dans un état d'infériorité juridique et social, subissant quotidiennement les avanies inhérentes à un système ségrégationniste aux manifestations multiples (écoles, transports, restaurants, etc.). Or, par la décision de mai 1954, les juges, avec à leur tête le chief justice Earl Warren, nommé l'année précédente à ce poste par le président républicain Dwight Eisenhower, déclarent péremptoirement que la doctrine «séparés mais égaux» n'a plus sa place dans le domaine de l'éducation publique. S'appuyant sur des études sociologiques et psychologiques auxquelles ils se réfèrent explicitement, ceux-ci font valoir que des structures éducationnelles séparées s'avèrent fondamentalement inégalitaires. À cet égard, les juges ont notamment présent à l'esprit le cas de l'écolière noire Linda Brown, de la ville de Topeka au Kansas, obligée chaque matin d'effectuer un exténuant voyage de près de 90 minutes en autobus pour atteindre son école délabrée, ce qui avait du même coup incité son père à intenter une action en justice contre la commission scolaire de ladite localité. En conséquence, les membres de la Cour suprême, usant d'un langage prudent afin de ménager les susceptibilités sudistes, exhortent les autorités scolaires de mettre un terme aux pratiques ségrégationnistes. Fait à noter, le jugement de 1954 touche plusieurs États compte tenu du fait que la ségrégation scolaire est alors obligatoire dans 17 États et optionnelle dans quatre autres.

Réactions aux antipodes

Visant essentiellement l'enseignement dispensé au sein des réseaux primaire et secondaire, l'arrêt Brown, qui sera renforcé l'année suivante par une décision de la même cour intimant aux États concernés de procéder à une prompte déségrégation de leurs écoles, reçoit évidemment un accueil on ne peut plus favorable de la communauté afro-américaine qui y voit un signe d'espoir. Fait à signaler, les quelque 15 millions de Noirs à cette époque représentent grosso modo 10 % de l'ensemble de la population américaine et pas moins de 20 % de la population sudiste. En outre, les libéraux blancs, de même que la plupart des Églises et syndicats à travers la nation, ne manquent pas de se réjouir d'une telle décision. Cette dernière soulève toutefois l'ire des nombreux partisans de la ségrégation raciale dans les États du Sud comme en témoigne alors la renaissance du Ku Klux Klan ou l'émergence de White Citizens Councils cherchant à défier ledit jugement. Qui plus est, les Parlements des divers États du «Sud profond» ne tardent pas à déclarer «nulle et sans effet» la décision de mai 1954. Plus de 100 membres du Congrès, au fait, signeront en 1956 un «Manifeste» sudiste qualifiant l'arrêt Brown «d'abus flagrant de la part du pouvoir judiciaire» et réclamant le renversement d'une telle décision «contraire à l'esprit de la Constitution américaine». Ce tollé s'explique aisément: le jugement en question, en consacrant une égalité de droit entre les Noirs et les Blancs, constitue une première atteinte véritable à l'édifice de la ségrégation officielle aux États-Unis. Nul doute que la colère des Blancs du Sud est aussi alimentée, dans une certaine mesure, par l'attitude ambivalente du président Eisenhower dans ce dossier. Le chef de l'exécutif, en fait, refuse initialement de forcer les Blancs du Sud à accepter la décision de la Cour suprême, arguant l'inanité d'un changement des mentalités humaines par le biais de lois ou d'arrêts. À vrai dire, Eisenhower, bien que nullement raciste, n'approuvera jamais publiquement la décision Brown, jugeant cette dernière prématurée, et avouera regretter sa nomination de Earl Warren à la tête de la Cour suprême.

Portée

À première vue, l'impact de l'arrêt Brown paraît limité. À la fin de l'année 1956, par exemple, pas un seul Noir du «Sud profond» ne fréquente une école publique avec des Blancs; en 1964, seulement 2,3 % de tous les élèves afro-américains du Sud sont éduqués dans des écoles «intégrées» (Eric Foner et John Garraty, éd., The Reader's Companion to American History, Boston, Houghton Mifflin Company, 1991, p. 899). Le fait que plusieurs ségrégationnistes recourent aux représailles économiques et à la violence à l'endroit des Noirs afin de maintenir des écoles entièrement blanches aide à comprendre cette lenteur en matière de déségrégation scolaire. Il n'en reste pas moins que le jugement de mai 1954, à l'instar de l'expérience de la Seconde Guerre mondiale, s'avère d'une importance primordiale pour les Afro-Américains. D'une part, il marque la fin de la tolérance du gouvernement fédéral vis-à-vis de la ségrégation raciale. En cela, il peut expliquer pourquoi Eisenhower, malgré ses réserves, se décidera à dépêcher des troupes fédérales à Little Rock (en Arkansas) en septembre 1957 afin de permettre à des enfants noirs de pénétrer dans une école blanche ou encore pourquoi son successeur John Kennedy, au début des années 1960, imposera l'intégration d'un étudiant de couleur dans le Mississippi. D'autre part, l'arrêt Brown, en fortifiant la confiance d'une myriade d'Afro-Américains, donne une impulsion considérable au mouvement des droits civiques qui fera tant parler dès la seconde portion des années 1950. Ainsi, sous l'influence d'organisations noires telles la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP) et le Congress of Racial Equality (CORE), des manifestations de protestation seront mises sur pied assez vite dans la foulée du jugement de 1954. En 1956, le pasteur Martin Luther King, cofondateur quelques mois plus tard de l'association Southern Christian Leadership Conference (SCLC), l'un des fers de lance du mouvement des droits civiques, réussira à imposer la déségrégation des autobus de la ville de Montgomery (en Alabama). Galvanisés par ce dernier succès, entériné par la Cour suprême, les leaders du mouvement des droits civiques concentreront par la suite leurs énergies à l'obtention réelle du droit de vote et aux autres domaines des relations sociales imprégnés d'iniquités. Si bien qu'en 1964, 10 ans après la décision Brown, la nation américaine peut enfin entrevoir la disparition de la ségrégation raciale. En définitive, ce sont autant d'éléments, pour ne nommer que ceux-là, qui expliquent pourquoi il convient de se souvenir, un demi-siècle plus tard, de l'arrêt Brown.

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