Lettre à ceux qui achètent des portes

Pour se sortir de la logique spéculative, il faudrait avoir un parc de logements appartenant à des propriétaires à but non lucratif en nombre suffisamment important pour faire fléchir le marché, estime l'autrice.
Photo: iStock Pour se sortir de la logique spéculative, il faudrait avoir un parc de logements appartenant à des propriétaires à but non lucratif en nombre suffisamment important pour faire fléchir le marché, estime l'autrice.

Des opinions très divergentes se sont fait entendre concernant la crise du logement, témoignant du fait que l’écart entre les moins riches et les mieux nantis est en train de se creuser. En 2021, même la classe moyenne a maintenant du mal à se loger. Pour plusieurs, qui carburent au coaching du parfait propriétaire immobilier à revenu, le nombre de portes à acquérir ou à flipper est un but en soi, une manière de faire des affaires. Le problème c’est que certains propriétaires, qui n’achètent pas pour se loger mais pour investir, ne comprennent pas qu’il y a des gens derrière ces portes. Des humains qui pourraient être leur cousin avec ses deux enfants, leur grand-mère vivant seule avec sa pension, ou même leur employée mère célibataire.

Il y a plusieurs propriétaires qui carburent aux milliers de dollars convoités en pensant que dans quelques mois, ils pourront revendre avec un large profit tout en haussant les loyers pour « rentabiliser leur investissement ». Ils n’ont pas escompté les impacts sociaux de leur spéculation reportés sur le dos des contribuables en frais de santé, de services sociaux et de sécurité publique. Pendant que les propriétaires qui cumulent des portes s’enrichissent comme des chasseurs de gibier, une autre partie de la société s’appauvrit, laissant aux autres le soin de régler les problèmes sociaux qui en découlent. C’est que pour eux, le logement n’est qu’un marché comme un autre dont l’État ne devrait pas se mêler. Et c’est là que réside toute la question. Le logement est-il un bien comme un autre ?

Avoir un logement adéquat est un bien aussi essentiel que le lait, le pain et le beurre, et sans un certain contrôle, il ne pourra y avoir un équilibre du marché. Il n’y a qu’à voir ce qui s’est passé à Toronto et à Vancouver où le libre marché a encouragé la spéculation et, en fin de compte, obligé leur gouvernement à mettre en place certaines mesures afin de ralentir l’appétit inassouvissable des investisseurs. Mais le mal est fait, et le montant des loyers dans ces villes demeure inabordable pour la plupart des habitants et le nombre de personnes en situation d’itinérance toujours en hausse.

Si l’on se fie à la situation des autres métropoles, le gouvernement n’aura d’autre choix que de mettre en place des mesures. Plusieurs ont suggéré d’avoir un recours accru au Programme de supplément au loyer (PSL) dans le marché privé (donnant au propriétaire une subvention basée sur le revenu du locataire), ou à l’Allocation-logement (donnant au locataire un maximum de 90 $ par mois). Si ces programmes viennent soulager quelque peu les locataires, ils ne mettent aucun frein aux hausses de loyer tout en les cautionnant.

Loin d’essayer d’équilibrer le marché, le gouvernement de la CAQ a multiplié les actions pour l’amplifier. Prenez, par exemple, la subvention de 30 millions de dollars attribuée à Sonder en décembre dernier, une autre entreprise de type Airbnb. Comme si on avait besoin d’augmenter le parc de 10 000 logements déjà soustraits aux locataires de Montréal ! De plus, selon la lettre ouverte de la ministre Andrée Laforest publiée dans Le Devoir du 30 avril dernier, le gouvernement du Québec s’apprêterait à modifier le programme AccèsLogis, créé pour la construction de logements à but non lucratif, en le destinant aux promoteurs privés pour réaliser des logements dits abordables. Peut-on vraiment penser que ces derniers garderont sagement les prix « abordables » à long terme ?

Un problème de nature

Pour se sortir de la logique spéculative, il faudrait avoir un parc de logements appartenant à des propriétaires à but non lucratif en nombre suffisamment important pour faire fléchir le marché. En transformant un grand nombre de logements privés en logement à but non lucratif, en plus d’en construire de nouveaux, cela permettrait réellement de sortir de la logique de la rentabilisation ou de la recherche du profit à tout prix des investisseurs.

Nous ne parviendrons pas à juguler la crise du logement tant que les gouvernements ne prendront pas clairement parti sur la nature de ce marché en affirmant que le logement n’est pas une business pour faire de l’argent avec la vie des autres, mais l’exercice d’un droit humain qui garantit à chacun une vie décente et sécuritaire.

Devant l’impossibilité de sensibiliser certains propriétaires aux impacts de leur appétit vorace, nous n’avons d’autre choix que de mettre des mesures d’envergure en place sous peine de vivre les mêmes problèmes sociaux que les populations des autres grandes villes dans le monde. Le Québec a toujours été inventif et précurseur dans plusieurs domaines, comme pour son programme de garderie à but non lucratif qui a eu des retombées économiques et humaines positives, imité maintenant par le fédéral. Alors, soyons encore inventifs et audacieux.

La pandémie a fait resurgir chez l’humain tout ce qui est de plus beau et solidaire, et tout ce qui est de plus égoïste et le chacun-pour-soi. Pourtant, le gouvernement a cru bon de mettre des mesures en place contre ceux qui ne voient pas les impacts collectifs de la pandémie, pour protéger tout un chacun contre la crise sanitaire. Pourquoi ne le ferait-il pas pour la crise du logement ?

 

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